La maladie s’est invitée dans la bande dessinée contemporaine comme un sujet majeur. Un sujet qui inspire pas mal d’albums dispensables, mais qui a aussi donné des ouvrages mémorables, comme L’Ascension du Haut Mal, où David B évoquait l’épilepsie de son frère, ou, plus récemment, Impénétrable, d’Alix Garin, sur une pathologie encore tabou : le vaginisme. Les maladies mentales ne sont pas en reste, ce qui n’est pas pour surprendre dans une société dont l’état psychiatrique est de plus en plus préoccupant. Je ne citerai que quelques albums : Chute libre, de Mademoiselle Caroline, C’est comme ça que je disparais, de Mirion Malle, Ma Vie en toc, de Jason Adam Katzenstein ou encore Le Passage, de Mathieu Persan.
Avec Toc Toc, Lucie Morel s’avance donc sur un terrain déjà plutôt encombré, mais elle partage son expérience des troubles obsessionnels compulsifs avec une fraîcheur et une originalité dans la forme réjouissantes, et ce n’est que justice si son album, paru voici quelques mois, s’est vu décerner un prix au festival Formula Bula. Si l’image de couverture, d’après une photo de classe, paraît inscrire son parcours de vie dans le collectif, c’est bien une expérience singulière qui nous est contée, au plus intime, comme le revendiquent les premiers mots du livre : « Ça, c’est moi ».

Âgée de trente-cinq ans, Lucie Morel a le pouvoir de ressusciter toutes les émotions de l’enfance et de l’adolescence, y compris les inquiétudes métaphysiques propres à cet âge. Effrayée à l’idée que sa mère meure dans un accident, elle s’enferme dans des rituels conjuratoires. Cependant, et c’est l’une des réussites du livre, la frontière entre le normal et le pathologique reste longtemps incertaine, informulée. Son père lui dit d’arrêter de se comporter de manière étrange, mais ses grimaces, ses bêtises, ses obsessions, sont d’abord mises sur le compte de son âge et d’une sensibilité peut-être trop affirmée. Il faut pas mal de temps avant que ses débordements soient nommés, diagnostiqués.
L’instabilité de Lucile, les pics émotionnels qui la traversent, sa soumission aux peurs (dont l’énumération périodiquement reprise et actualisée scande l’avancée en âge) se reflètent dans son dessin. Les bonhommes grotesques, tracés à la manière de dessins d’enfant (en filiation avec la « niaiserie d’exécution » revendiquée par Töpffer et la « culture potachique » de son disciple revendiqué Alfred Jarry), alternent contrapuntiquement avec des images tout aussi colorées mais d’un réalisme poussé, dessinées d’après photo. Je n’ai pu m’empêcher de penser à Claire Bretécher, qui, parallèlement à sa production satirique au trait faussement spontané, faisait de remarquables portraits au pastel. Un peu enfantine elle aussi, la graphie du texte manuscrit, tracé au crayon, ne contribue pas peu à nous immerger dans la cohérence d’une vision rétrospective d’une rare justesse. Au fond, tous les dessins sont ici contrefaits, les uns d’après des documents de l’archive familiale, les autres d’après les codes du geste enfantin. Et c’est à travers cette double pratique mimétique, ce double emprunt, que, paradoxalement, Lucile touche au vrai.

« On fait tous partie des “autres” des autres », explique Lucile à l’une de ses copines. Désormais, la dessinatrice de Toc Toc, par son culot, sa franchise et son talent, est une autre qui compte pour nous et comptera longtemps.
[ Luie Morel, Toc Toc, Même pas mal, non paginé, 25 €. ISBN 978-2-918645-83-2 ]

