Slumberland, monde des Lettres chez Fred, Cités obscures, pays de Rêverose… les univers de la bande dessinée ne sont pas avares de contrées ressortissant au merveilleux, mondes parallèles dans lesquels seuls les héros ont le privilège d’entrer, et nous à leur suite. Avec le pays nommé Calentura, Zéphir lorgne davantage vers des modèles littéraires, tels le Cycle des Contrées de Jacques Abeille, le Mont Analogue de René Daumal ou, revendiqués plus précisément, les livres d’Henri Michaux Au pays de la magie et Voyage en Grande Garabagne. D’ailleurs son album a la forme d’un carnet de voyage lacunaire, le texte consistant en un récit à la première personne que ne vient entrecouper aucun dialogue, morceau de prose qui, sans doute, pourrait être publié sans les images, apprécié pour lui-même.

« Aucune route n’y mène, aucune carte ne l’indique ». Calentura est pourtant composé de trois régions que le narrateur (anonyme, sans visage, et qui ne partage guère son ressenti, se bornant à rapporter ses observations) parcourt successivement : Divaga, Absanie et Lubia, chaque région paraissant « sortir d’un seul même bloc de poésie ». S’il recourt aux paradoxes et à une certaine forme de fantastique (tous ses habitants sont vêtus de façon carnavalesque), le pays inventé par Zéphir ne ressortit pas à n’importe quel imaginaire : ce qui le caractérise, c’est avant tout le fait que ses habitants ont d’autres manières de vivre et de partager leurs émotions, d’engager leurs affects, d’autres façons de faire société et de vivre avec leurs morts, qui quelquefois paraissent désirables, à d’autres moments beaucoup moins. En ce sens, il s’agit assurément d’un livre philosophique, qui, à chaque page, donne à réfléchir autant qu’il surprend et ravit. Citons quelques-unes des multiples inventions de l’auteur : ce marécage, le « Grand Bourbier de l’être », dont la taille varie selon l’humeur de la population ; ces mainteneurs investis d’une unique mission : celle de ne jamais perdre de vue les monuments ou objets à caractère patrimonial, qui disparaîtraient s’ils cessaient d’être regardés ; ou cette forêt dans laquelle errent des paroles à la recherche de cordes vocales dans lesquelles se loger.

Le site de son éditeur m’apprend que Zéphir a lui-même une solide expérience du voyage, puisqu’il s’est promené dans dix pays d’Amérique latine de novembre 2015 à mars 2018, avec « son chat sur l’épaule ». On y trouvera un entretien avec l’auteur [https://fidele-editions.com/fr/blogs/interview/zephir-interview], dont on eût aimé qu’il portât davantage sur ses choix graphiques, et les précisions suivantes sur sa technique. Hors les séquences intercalaires constituées de peintures abstraites, « les pages sont dessinées au crayon sur calque, puis retravaillées et colorisées, avant de subir un procédé de photogravure conçu pour l’impression en quatre couleurs directes. » (En plus d’être une maison d’édition, Fidèle est un atelier de risographie.)

Zéphir, "Calentura"

© Fidèle éditions

La taille des images, la fragilité du trait, la luxuriance de la végétation, la douceur des tons employés, l’heureux mélange entre les sentiments de familiarité et de dépaysement que l’on éprouve à la lecture, tout, ici, concourt à une forme de ravissement – à l’opposé du malaise que pouvaient provoquer les images d’Exorcisme, petit livre du même auteur publié chez Les Crocs électriques en 2018.

De livre en livre, Zéphir se réinvente, s’affirmant comme l’un des créateurs les plus libres et les plus passionnants de sa génération.

[ Zéphir, Calentura, Paris, Fidèle éditions, 170 pages, 28 €. ]