Je n’avais jamais entendu parler de Martin Vargic. Ce jeune artiste et infographiste slovaque (il est né en 1998) a pourtant acquis une rapide notoriété en concevant toute une série de « cartes curieuses » censées constituer un « atlas du monde moderne ». Elles ont d’abord été publiées sur son site halcyonmaps.com puis rassemblées, en 2015, dans un premier livre chez Penguin Books : Vargic’s Miscellany of Curious Maps. L’édition française, Les Curieuses Cartes de Vargic, a paru l’année suivante aux éditions du Sous-Sol.
Comme l’a écrit Thibault Boxière sur le site Unidivers, « Ces planisphères sont élaborés de sorte qu’un thème soit expliqué d’une manière claire et ludique. » Notre époque est ainsi cartographiée tour à tour au prisme de la littérature, de la musique, des stéréotypes ou du changement climatique. La Carte des stéréotypes est sans doute celle qui intrigue le plus, a priori, mais il suffit d’y jeter un œil pour comprendre qu’elle n’est rien de plus que ce que son titre annonce, à savoir un catalogue de poncifs et de lieux communs : à la Russie correspond communistes et à l’Australie kangourous, Los Angeles se résume à hippies et la Chine est une Grande Usine.
J’ai découvert voici quelques jours sa Carte de la littérature, car elle figure en bonne place dans l’exposition Cartes imaginaires. Inventer des mondes actuellement présentée à la Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand. Je l’y ai photographiée, mais on peut aussi la regarder en ligne ici : https://www.halcyonmaps.com/maps#/map-of-the-literature/

Cette carte répertorie quelque 7000 auteurs. Y figurent à peu près tous ceux qui ont laissé un nom dans la littérature mondiale. Mais je n’ai pu m’empêcher d’observer que, quand il s’agit de la bande dessinée, le spectre se rétrécit singulièrement. Voici comment l’artiste décrit son approche du neuvième art : « Enfin, un microcontinent situé dans le quadrant supérieur droit est dédié aux romans graphiques, incluant les comic books et les mangas. Quoique, à l’échelle du tableau général, il ne s’agisse que d’une forme littéraire relativement jeune, elle a laissé une marque massive sur notre culture ces 80 dernières années, avec un lectorat se comptant en milliards. [La carte] mentionne nombre de scénaristes de bande dessinée légendaires, tels Stan Lee et René Goscinny, ainsi que des auteurs de romans graphiques comme Alan Moore et Frank Miller. »
Roman graphique et scénariste sont les deux concepts privilégiés, puisque nous parlons ici, n’est-ce pas, de littérature. Cependant la carte dit autre chose que le commentaire. Car, si les hommes de mots sont en effet privilégiés, elle fait aussi mention de dessinateurs comme Bob Kane, John Buscema ou John Byrne, et même de la coloriste Lynn Varley.
Mais ce qui m’a frappé surtout, c’est le fait que, si le manga a droit à sa propre île (en jaune), ce qui permet de citer une quinzaine d’artistes et leurs œuvres (bien sûr Mizuki, Tsuge et tant d’autres noms manquent à l’appel), si les webcomics ont aussi leur province, plus exiguë, la quasi-totalité du territoire principal (dont la couleur se décline du rosé au mauve) est dédiée à la seule bande dessinée américaine et, au sein de celle-ci, à un genre unique : les super-héros. Le roman graphique est là, comme annoncé (Emil Ferris est mentionnée, avec Daniel Clowes et Charles Burns ; je n’ai pas vu Alison Bechdel), mais il ne pèse pas lourd face aux dizaines de noms de personnages et de créateurs qui représentent le « continent » super-héroïque. Je vous laisse en juger.

Le comic strip n’a pas d’autre représentant que Charles Schulz. Quant au domaine européen, on trouvera, en cherchant bien, un petit peu de BD anglaise (Judge Dredd, Brian Bolland, The Bogeyman…), Töpffer est présent à la pointe méridionale avec The Adventures of Mr Obadiah Oldbuck, Hergé et René Goscinny sont traités comme des auteurs majeurs (ils ont leurs noms en capitales), mais à leurs côtés la BD francophone n’est représentée que par Blueberry, Achille Talon, Valérian et Laureline et Barbe-Rouge (Vargic a dû avoir entre les mains un vieux numéro de Pilote), fermez le ban. L’Italie, l’Espagne, l’Argentine, le reste du monde sont absents, tout comme si la bande dessinée n’y existait pas.
Cette partialité n’est pas bien grave mais elle est significative. Voici donc ce qu’un artiste qui n’est certainement pas un spécialiste du domaine et qui n’appartient même pas au monde anglo-saxon connaît et a cru devoir retenir de la bande dessinée. On mesure par ce cas d’espèce l’hégémonie qu’exerce l’imaginaire super-héroïque dans les esprits, combien il cristallise chez beaucoup l’idée même de bande dessinée, rejetant tout le reste dans les marges ou dans le néant. On en revient au stéréotype.

