C’est un phénomène nouveau, les créateurs de bande dessinée les plus en vue du moment entrent dans le cercle restreint des artistes réclamés par les musées du monde entier, et les expositions qui leur sont consacrées peuvent désormais effectuer des tournées internationales.
Tel est, en tout cas, le cas de Chris Ware. L’exposition rétrospective consacrée à son œuvre, conçue par Benoît Peeters, Julien Misserey et Sonia Déchamps, Building Chris Ware, qui avait connu un succès considérable au festival d’Angoulême en janvier 2022 (découvrez ici la visite commentée : https://www.youtube.com/watch?v=zf0QKpnulv8), a circulé en Europe pendant trois ans. On l’a vue à la Bibliothèque publique d’Information (Centre Pompidou), puis, dans des configurations chaque fois renouvelées, repensées, au Cartoonmuseum de Bâle, en Italie, aux Pays-Bas, en Allemagne, et enfin au CCCB, le Centre de Culture Contemporaine de Barcelone (le titre étant alors devenu : Chris Ware. Drawing is Thinking).
Retour au pays : une version encore différente a ouvert le 23 mai de cette année aux États-Unis, plus précisément au sein du Billy Ireland Cartoon Library and Museum (Columbus, Ohio), l’institution qui possède la plus grande collection au monde dédiée à la bande dessinée. On peut l’y voir jusqu’au 3 janvier 2027. Elle s’intitule désormais : Chris Ware – Life Is Complicated.
On veut bien croire, en effet (même si ce n’est évidemment pas le sens que l’artiste a voulu donner à ces mots) que la vie d’une star mondiale du neuvième art est compliquée, tant les sollicitations affluent de toutes parts et ne cessent d’interférer avec un emploi du temps qu’elle aimerait certainement voué à la création. Gérer l’itinérance d’une exposition comme celle-là suppose une implication considérable de l’intéressé car il doit entretenir un dialogue serré avec les différentes institutions qui l’accueillent tour à tour, gérer le prêt des œuvres (autour d’un noyau stable, une partie du contenu est renouvelé et actualisé à chaque présentation, en fonction des souhaits de l’artiste même, des demandes spécifiques des organisateurs et des exigences de la conservation), se prêter à des réunions de travail, vernissages, interventions publiques de diverses nature, sans parler des créations originales qui peuvent lui être demandées, telle que la conception d’affiches.
Chris Ware va plus loin que le seul respect de ces obligations déjà chronophages et qui peuvent être fastidieuses. Si on l’y invite, il est trop heureux de s’investir pleinement dans la conception scénographique de l’exposition, sa mise en espace, créant des objets et des images à façon pour le lieu qui l’accueille. Il s’était particulièrement investi dans la version barcelonaise, qui portait sa patte et où éclatait son génie particulier.

Vue partielle de l’exposition de Barcelone. Photo Guillem Roset
Comme peuvent le faire un Schuiten, un Mathieu, un Swarte, tous artistes qui ont développé de longue date une réflexion sur la dramaturgie et le passage de la deuxième à la troisième dimension, le dessinateur de Chicago considère l’exposition comme une partie intégrante de son œuvre. Il voit dans l’invitation qui lui est faite de montrer son travail l’occasion de réfléchir à son déploiement par d’autres moyens. Cette photo montrant le contraste créé entre la myriade d’images occupant les murs et celle, unique, géante, du poupon en maillot rose (sa fille Clara) dont la silhouette gigantesque se déploie au sol, en est un bon exemple. L’effet que produisait la rencontre de la fillette grandeur nature au centre d’une double page de Building Stories se trouve ici repris et démultiplié.

Photo Guillem Roset
Si l’on se passionne pour un dessinateur, si l’on ne veut rien rater de sa production, il faut désormais ajouter à la collection de ses œuvres sur papier les voyages permettant de s’immerger dans ses autres œuvres que sont ses créations scénographiques.

