Depuis quelques années, le nom de Frans Masereel (1889-1972) est devenu familier aux amateurs de bande dessinée, car le genre des romans en gravure dont il fut l’initiateur a été versé au nombre des antécédents du roman graphique tel qu’on l’entend aujourd’hui. L’artiste flamand est même entré au Eisner Hall of Fame, qui réunit le panthéon de la BD mondiale. Ses œuvres ont été abondamment rééditées, notamment par les soins des éditions Martin de Halleux ; et, en 2022, il s’est vu consacré une biographie dessinée, signée Sulaiman et Voloj, aux éditions Casterman.

L’ouvrage Frans Masereel. Un art entre révolte et rêverie (textes de Samuel Dégardin), récemment paru à l’enseigne de L’Échappée, vient ajouter une nouvelle pierre à la connaissance de l’auteur de 25 Images de la passion d’un homme et de La Ville. Il s’agit du catalogue de l’exposition que lui a consacrée, du 14 février au 20 septembre 2026, le musée de l’Image, à Epinal.

Curieux ouvrage, en vérité, qui montre essentiellement les dessins à l’encre de Masereel, ses peintures, ses illustrations de presse, ses incursions dans les arts décoratifs, ses collaborations avec les arts de la scène et l’industrie cinématographique, et expédie ses cycles de gravures (« histoires sans paroles ») en une dizaine de pages (p. 115 à 125), comme si elles constituaient une partie secondaire et quasiment négligeable de son œuvre. Bien sûr, les copieux aperçus proposés sur ses autres activités artistiques sont des enrichissements bienvenus à ce que l’on connaissait de Masereel, et nous font découvrir un artiste plus complet. Mais pour un lecteur qui ferait sa connaissance à travers cet ouvrage, il serait bien difficile de prendre conscience du fait que son apport principal à l’art du XXe siècle réside bien dans ces livres d’un genre nouveau, dont la formule fut rapidement imitée par d’autres artistes visuels tels que Lynd Ward, Giacomo Patri ou Otto Nückel, pour n’en citer que trois.

Au nombre des découvertes à porter au crédit de ce catalogue, deux concernent L’Idée, une des œuvres maîtresses de Masereel. Publié en 1920, ce livre racontait, en 83 images, la vie d’une idée, personnifiée allégoriquement par une femme nue et rebelle. La première découverte est le fait que ce récit fut repris à la une d’un journal de Bucarest, précisément intitulé Ideea Europeana. Non en totalité, mais dans une version raccourcie, ramenée de 83 à 25 premières gravures. Ainsi, après les trois premières, on saute sans transition à la septième et à la huitième, puis à la douzième, et ainsi de suite.

J’imagine que Masereel avait autorisé cette reprise tronquée, mais il faut admettre qu’elle est doublement surprenante : d’abord, en raison des coupes opérées dans la succession des images (je laisse chacun décider si le propos reste intelligible, quand le « texte » se trouve ainsi amputé des deux tiers, et en tirer des conclusions quant à l’élasticité du découpage et la possibilité – démontrée par McCloud – de gonfler ou de réduire un récit dessiné par adjonction ou suppression d’images) ; ensuite, en ceci que les images reproduites sont non seulement réduites au format de timbres-poste mais se proposent simultanément à la vue, dans un multicadre, en contradiction avec l’un des principes fondateurs du roman en gravure qui consiste à publier chaque gravure en pleine page, isolée des autres, et à ménager des effets de tourne d’une page à l’autre.

L’autre découverte est le fait que cette même histoire inspira une « satire chorégraphique », Histoire d’une idée, sur des musiques d’Erik Satie et Arthur Honegger. Conçu par Elsa Darciel – qui signait la chorégraphie, mais également les costumes et masques –, ce spectacle fut représenté au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles le 22 avril 1936 (il n’aurait connu qu’une représentation ?).

On pourra également s’intéresser à cette Histoire de fou, une suite de vingt gravures réalisées entre 1959 et 1961, qui ne constitue pas un récit et se distingue des romans en gravure par une inspiration surréaliste étrangère à la veine sociale habituelle de l’artiste.

« Histoire de fou », 11e gravure

[Bandeau : « Histoire de fou », détail de la 3e gravure ]