Hachette Livre s’est doté récemment d’un nouveau « pôle BD », dont la direction a été confiée à Céleste Surugue, qui était déjà le directeur général des éditions Albert-René. Ce pôle regroupera plusieurs labels : Petit à Petit, Ici Même, Marabulles, Robinson et Hachette Comics. Le dernier cité est actif depuis 2017. On peut en trouver le catalogue en ligne (https://www.hachette.fr/livres-hachette-comics/), qui s’adresse exclusivement à la jeunesse et ne paraît pas animé par une très haute ambition artistique.
Cette réorganisation semble témoigner d’une volonté du groupe de reprendre des positions fortes sur le marché de la bande dessinée. Pour ma part, et sans vouloir intenter de procès d’intention, je dois reconnaître que je l’accueille avec une certaine circonspection. Car enfin, entre Hachette et la BD, c’est une longue histoire marquée d’initiatives hasardeuses, de coups d’arrêts et de rendez-vous manqués. En voici, pour mémoire, une tentative de récapitulation.
Les débuts furent pour le moins prometteurs, au début du XXe siècle, avec la publication d’une série d’albums de Buster Brown (dès 1902) et un album de Winsor McCay, Le Petit Sammy éternue, en 1906. Hachette rééditera les albums d’Outcault en 1920 et, comme le suggèrent Julien Baudry et Marie-Pierre Litaudon, c’est alors « probablement le succès de Buster Brown qui encourage Hachette à poursuivre la publication de bandes dessinées de presse avec les premiers albums de Bicot de Martin Branner (1926), et Zig et Puce du Français Alain Saint-Ogan (1927). »
La maison se constitue, dans l’entre-deux-guerres, le premier catalogue de bandes dessinées de l’édition française, avec, poursuivent les mêmes auteurs, trois veines parallèles : « les bandes dessinées françaises paraissant dans la presse nationale, quotidienne ou hebdomadaire (les séries Zig et Puce et Prosper de Saint-Ogan, mais aussi Pitche d’Aleksas Stonkus et Nimbus d’André Daix) ; d’autre part, les omics trip créés pour la presse anglo-saxonne et republiés en France dans la presse généraliste ou dans des journaux pour enfants (Buster Brown, Bicot, Félix le chat, Bonzo, Pim Pam Poum, Tarzan…) ; enfin, la production des studios Disney, composée de dessins animés adaptés au format des omics trip. Tel est le cas de la série Mickey, initiée par Hachette en 1931, mais qui paraissait dans Le Petit Parisien depuis 1930. » (Pour plus de détails sur cette période, et notamment les termes des contrats liant Hachette à Disney, je renvoie à l’étude de Baudry et Litaudon, « Hachette entre héritage et renouvellement (1920-1960) : comment « faire collection » face au défi des albums « transmédiatiques » ? », Strenæ [En ligne], 11 | 2016. URL : http ://journals.openedition.org/strenae/1631. J’ai moi-même étudié les modalités de la collaboration entre l’éditeur et Saint-Ogan. Voir https ://www.citebd.org/neuvieme-art/saint-ogan-chez-hachette-monsieur-5 )
La guerre interrompt cette production, les différentes collections disparaissant du catalogue entre 1939 et 1942. A l’issue du conflit, Hachette reprendra sa collaboration avec Disney et relancera les séries Zig et Puce et Tarzan. Mais au milieu des années 1950, c’en est terminé de la bande dessinée chez l’éditeur qui avait tout pour occuper une position dominante dans ce secteur mais qui s’en est désintéressé au moment où s’affirmaient les Casterman, Dargaud, Lombard et Dupuis.
1955, c’est pourtant l’année où Claude Moliterni, alors âgé de 23 ans, entre dans la maison comme documentaliste. Il n’a sans doute pas encore développé la passion qu’il témoignera plus tard pour la bande dessinée, mais il deviendra directeur du service iconographique et l’on s’étonne que, dans les années soixante, quand il collaborera avec les éditions Losfeld puis avec la SERG, il n’ait pas cherché (ou pas réussi) à reconstituer un département BD digne de ce nom dans la maison qui assurait son gagne-pain. Juste avant qu’il ne la quitte pour intégrer les éditions Dargaud, il avait tout de même initié une collection dédiée aux « Maîtres de la bande dessinée » (entendez : du comic strip américain) qui, sous une maquette particulièrement laide, proposa, en 1973-74, trois tomes d’Illico (celui de Frank Fletcher), trois tomes de Mandrake, trois tomes de Prince Vaillant, 3 tomes de Guy L’Éclair (celui de Dan Barry), 3 tomes de Pim Pam Poum et 2 tomes de Raoul et Gaston.
Henri Filippini lui succède et convainc le directeur du département des albums jeunesse, Maurice Fleurent, de faire de la création. Il lance Le Vagabond des limbes, permet à Christian Godard d’éditer Norbert et Kari en albums, travaille avec Victor de la Fuente et Pierre Dupuis. Ce dernier signe, entre 1974 et 1977, pas moins de 9 volumes sur La Seconde Guerre mondiale, collection qui remporte un vif succès, y compris à l’international puisque, selon Filippini, elle aurait été traduite dans 25 langues. Les autres titres réalisent des scores décevants parce que, toujours selon l’éditeur, « les représentants n’en avaient rien à faire. Cela représentait pour eux un effort supplémentaire, alors qu’ils gagnaient très bien leur vie avec la “Bibliothèque verte”, la “Bibliothèque rose” et tous les classiques Hachette. » Fleurent décide d’arrêter la bande dessinée, Filippini rejoint le comptoir parisien des toutes jeunes éditions Glénat et Le Vagabond des limbes poursuit chez Dargaud une carrière qui sera quelque peu erratique. En moins de cinq ans, Hachette a réussi l’exploit de lancer deux politiques successives d’édition de bandes dessinées et de les arrêter prématurément l’une et l’autre.
Dix ans plus tard, rebelote. Cette fois c’est Claude Gendrot, venu de Pif Gadget et qui fera par la suite une grande carrière d’éditeur chez Dupuis puis chez Futuropolis, qui est à la manœuvre. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne fait pas des étincelles chez Hachette, ne publiant que de très rares albums (en 1984-85), qu’il scénarise lui-même : Il était une fois Yannick Noah, avec André Chéret, ou Notre-Dame de Paris, avec Paul Gillon.
A la fin de cette décennie, un autre fin connaisseur du domaine, Didier Pasamonik (qui vient de vendre la société Magic-Strip, qu’il avait cofondée avec son frère) prend la tête d’un département BD en pleine recomposition. En effet, les Humanoïdes associés viennent de passer dans le giron d’Hachette. En outre, la Librairie générale française, contrôlée par le groupe, leader sur le marché du livre de poche, a lancé en 1987 « Le Livre de poche BD », en concurrence frontale avec la collection « J’ai lu BD » qui vient, elle aussi, d’être créée. Moebius, Bilal, Loustal, Margerin, Rochette, Franquin, Les Tuniques bleues et d’autres titres changent de format, au prix d’un remontage des planches. Las, après seulement un an et un catalogue de vingt-quatre titres, la Librairie générale française jette l’éponge. Encore un projet qui tourne court. Quant aux Humanoïdes associés, ils sont très vite cédés à l’entrepreneur suisse Fabrice Giger. Pasamonik n’aura pas, lui non plus, pu faire d’Hachette un acteur significatif du neuvième art. On se souvient qu’il a initié les adaptations d’Agatha Christie en BD, qui se poursuivront chez Claude Lefrancq puis Emmanuel Proust.
Pour être complet, j’ajouterai que le groupe Hachette a récupéré les éditions Armand Colin, éditeur historique des albums de Christophe, au moment de la cession de Vivendi Universal Publishing, opérée par le groupe Vivendi entre 2002 et 2004.
Rien n’a été capitalisé de ce long compagnonnage du groupe Hachette avec la BD. Et c’est sur de nouvelles bases que Céleste Surugue va devoir rebâtir. Espérons qu’il aura la vision qui a manqué à ses prédécesseurs, et les coudées franches pour inscrire son action dans la durée. Il s’agirait, selon Livres Hebdo, en réunissant cinq maisons au sein d’un même pôle, de « produire moins et mieux dans un contexte en crise ». Cela définit des orientations de gestion, mais pas un projet éditorial.
[ Bandeau : Céleste Surugue. Photo Vincent Leloup pour le JDD et DR ]

