Alors que vient de s’achever, à Bruxelles, une exposition de ses planches originales à la galerie Champaka, j’aimerais revenir ici sur le dessinateur néerlandais Théo Van Den Boogaard (né en 1948) et sur le personnage qui l’a fait connaître en France, Léon-la-Terreur (Sjef van Oekel dans la version originale). Personnage – sans doute un peu oublié aujourd’hui – qu’il anima de 1976 à 1999, sur des scénarios de Wim T. Schippers (lui-même signa les premières pages du nom de Théo Bogart) et qui fut un hôte régulier de L’Écho des savanes dans les années 1980. Une quasi-intégrale a paru chez Drugstore en 2009. Cette réédition mise à part, nous n’avons plus entendu parler de cet artiste depuis le début de notre siècle ; il a délaissé la bande dessinée pour limiter ses activités aux champs de l’illustration et de la publicité, dans son pays.

J’ai raconté dans Une vie dans les cases comment j’avais traduit en français son premier album (paru chez Magic Strip) et comment j’avais usurpé son identité au festival d’Angoulême, en janvier 1981. Je n’y reviens pas. Pour aujourd’hui, je voudrais concentrer mon propos sur son héros et essayer de cerner ce qui faisait de Léon-la-Terreur une personnalité graphique hors norme.

Une tension habite le dessin de Van Den Boogaard : assimilé, à juste titre, à l’école de la ligne claire, il use d’un trait toujours égal, d’une rare précision dans le tracé, et aime dessiner des perspectives, des architectures, des lignes « au cordeau ». Mais à cette épure s’oppose dialectiquement une propension à l’accumulation et au grouillement. Pour me limiter à quelques exemples qui étaient visibles dans l’exposition chez Champaka, elle se remarquait notamment dans la prolifération des cadrans sur le tableau de bord du petit avion aux commandes duquel Léon s’installe dans l’épisode « Léon s’envoie en l’air » ; dans les boiseries, les carreaux de fenêtres, les lignes de tuiles, les détails ornementaux du buffet, dans « Léon se pose des questions » ; dans les compositions florales auxquelles ne manque pas un pétale (« Pootverblomme »), ou encore les couvertures des magazines alignés sur les rayonnages du libraire (Léon-la-Terreur casse la baraque »). Autant de zones de l’image saturées de détails, telles que l’on n’en trouverait pas chez Hergé.

Et dans cet univers en tension, Léon-la-Terreur, qui porte bien son nom, est lâché tel un animal incontrôlable, tout en mouvement et en torsions. Son comportement est tour à tour celui d’un fou, d’un provocateur ou d’un enfant, mais c’est la manière dont son corps habite l’espace qui frappe le regard : bras levés à hauteur des épaules, avec les coudes souvent pliés à angle droit, jambes arquées, dos cambré, mains expressives, il est toujours en proie à une gesticulation outrée, à grand renfort de krollebitches et d’emanata. Cette chorégraphie est d’autant plus prégnante que, chemise blanche, nœud papillon et costume noir, le corps de Léon constitue généralement le seul aplat sombre dans la planche, de sorte que, même si d’autres personnages participent à cette danse et sont semblablement pris de convulsions, on ne voit que lui. Peu de dessinateurs ont inventé une nouvelle manière de bouger. Après Segar en son temps, Van Den Boogaard est de ceux-là, tout comme Christophe Blain quand il animait le ministre Alexandre Taillard de Worms dans Quai d’Orsay.

Léon écrase tout, réduit les autres au rang de figurants. En quoi il me fait beaucoup penser à son compatriote Mynheer Peeperkorn, création littéraire fascinante qui surgit dans le dernier quart du grand roman de Thomas Mann La Montagne magique : un charismatique sexagénaire aux larges épaules, à la face rubiconde entourée de folles mèches blanches, aux gestes qualifiés tour à tour de péremptoires ou de doctes, une « caricature du monde dionysiaque » selon les dires de son auteur, un homme dont le discours est aussi embrouillé que la stature est impressionnante.

L’autre personne à qui Léon-la-Terreur me fait songer, c’est feu le comédien Jean Le Poulain, cabotin assumé dont on aimait ou l’on détestait le « sur-jeu » grimaçant et qui, comme l’écrit le dénommé Aldor sur son blog, montrait « à chaque instant qu’il n’était pas vraiment son personnage mais un acteur jouant un rôle. » (https://improvisations.fr/2023/06/03/surjouer/)

Des histoires, des situations auxquelles Léon prenait part, j’avoue avoir tout oublié. Je les crois anecdotiques et dispensables. Mais j’ai conservé en mémoire sa présence. Léon était une attraction en soi.