Aucun inédit de Moebius ne saurait être regardé comme insignifiant. Lézards rêveurs, dernier titre proposé à la convoitise des amateurs par la société Moebius Production, que gèrent ses ayants droit, réunit deux carnets commencés l’un et l’autre durant l’année 1996. Le premier – aujourd’hui propriété de la Fondation Cartier – a été exécuté en grande partie en 1996 à San Diego, au Texas et au Mexique, puis en 1998 à Trégastel. Pour le second, on ne sait pas précisément. Ils comprennent quelques dessins faits sur le motif, une pincée de pages de bande dessinée sur lesquelles je reviendrai, et surtout nombre d’illustrations improvisées sans but, souvent légendées ou surmontées d’un titre.

On retrouve dans ces dessins disparates tout ce qui compose la mythologie personnelle du créateur de L’Incal : le désert, l’oiseau d’Arzach, les visages semi-enterrés, les foules bigarrées, les masques, les étoiles, les astronefs, l’érotisme, les scènes de lévitation, les « dessins-spaghetti », Castaneda, sans oublier les fautes d’orthographe volontaires (« Entré du ciel ») et les jeux de mots foireux (j’avoue que « On a charmé sur la nulle » m’a fait rire).

Un mot est omniprésent, c’est celui de rêve. Et même « rêve de rêve de rêve de rêve de rêve ». Au point que l’on en vient à se demander si, pour Moebius, rêver et dessiner ne tendaient pas à devenir une seule et même chose. Lui qui déclarait créer dans un état de « transe légère » et qui a théorisé les rêves emboîtés, devait probablement pratiquer une forme de rêve éveillé crayon à la main, accouchant d’images qui nous semblent en effet taillées dans l’étoffe des songes, avec le minimum de préméditation et comme sous la dictée de son inconscient. On sait que le dessin automatique et le rêve était tous deux très prisés des surréalistes ; il y aurait certainement à creuser la filiation qui peut exister entre Moebius et les auteurs des Champs magnétiques.

Au centre de l’imaginaire moebiusien, le personnage du Major Grubert est incontournable, qui endosse tour à tour le statut de guide, d’explorateur, de touriste, de démiurge et d’espion. On le retrouve dans plusieurs dessins et surtout, au sein du premier carnet, dans une suite de dix planches d’un récit abandonné en chemin, Le Chasseur déprime (encore un jeu de mots). Comme l’on sait, un album a paru sous ce titre en 2008 chez le même éditeur, donné comme la troisième de ses « aventures », après Le Garage hermétique et L’Homme du Ciguri. Dans ses entretiens avec Numa Sadoul, le dessinateur expliquait : « Cette histoire est partie de dessins faits sans crayonnés. Les dix premières pages viennent d’un carnet oublié au fond d’un tiroir pendant des années et que j’ai retrouvé récemment. Je me suis dit : “Tiens, je vais continuer”. »

Il est passionnant de comparer le carnet et l’album, deux versions qu’une dizaine d’années séparent, et les questions que soulève cet exercice pourraient donner du grain à moudre aux adeptes de la génétique des œuvres pendant un bon moment. En effet, certaines pages sont redessinées au détail près, d’autres ont été reprises moyennant quelques modifications, mais certaines scènes changent complètement de signification par le seul fait que les dialogues ont été remplacés.

Première case de la version figurant dans le carnet, correspondant à une demi-page.

 

Reprise du même incipit dans l’album « Le Chasseur déprime ». © Moebius Production

Planche 1 : d’une demi-page, Moebius tire la matière d’une page entière. La composition est inchangée, mais le cadre élargi permet de faire place, près du Major qui, dans la version initiale, figurait seul, à quelque douze autres personnages d’aspect humain, plus trois animaux. Et d’insérer un cartouche accueillant cette indication générique : « Une aventure du major Gruber par Moebius ». La transformation du dessin change tout : au lieu d’une simple case d’amorce (à la façon de Tintin marchant dans une rue au début de plusieurs albums), nous sommes maintenant devant un monde qui se déploie, dont nous pressentons l’épaisseur et qui se révèle déjà riche de potentialités narratives multiples.

Les modifications apportées au texte ne laissent pas d’intriguer. Elles concernent l’onomastique (les « rues d’Armourth » deviennent les « rues de Chalatong », le Major ne demande plus à voir « Désibou Carmickaël » mais se présente à « Madame Van Peebles »…) mais altèrent aussi la perception de certaines images en mettant d’autres mots sur ce que nous voyons ; ainsi l’étrange chorégraphie à laquelle se livrent deux hommes aux côtés desquels le Major passe indifférent étaient d’abord qualifiées d’« acrobaties les plus incroyables » et se voient requalifiées en « coutumes locales les plus pittoresques ».

Moebius reprend la scène où le Major écoute la conversation entre deux individus attablés dans un estaminet, avant d’intervenir. Dans la version 1, l’un des interlocuteurs identifiait aussitôt celui qui les interrompait ; dans la version 2, la conversation porte justement sur le Major mais, au moment où celui-ci se présente, il n’est pas reconnu.

L’analyse serrée de toutes les modifications apportées dépasserait de beaucoup les limites de ce billet. Ce qui la complique considérablement, c’est que la signature que l’artiste apposait au bas de chaque page révèle que les premières pages de l’album ont été élaborées dans le désordre et sur une période de plusieurs années ! En effet, elles sont successivement signées « Moebius 07 », « MOEB 07 », « moeb 07 », « MOEBIUS 1998 » ; puis, après trois planches non datées, surgit un « 99 MOEBIUS » auquel succèdent « MOEBIUS 98 », « moebius 06 », « moeb », « MOEBIUS », « MOEBIUS 06 », « MOEBIUS », « moeb 08 » et « MOEB 06 ». (Celles qui sont datées 98 ou 99 sont celles qui se rapprochent le plus de la version d’origine, celle du carnet. Elles ont pourtant été redessinées et subi des changements. La datation renvoie donc à la période de conception, non à celle de l’exécution.) Si ces indications sont fiables, alors l’intrication des périodes de création successives ayant finalement conduit au récit que nous pouvons lire serait proprement vertigineuse. On serait plutôt tenté de croire à des signatures fantaisistes, à un nouveau tour facétieux de celui qui nous a habitués à toutes sortes de pieds de nez.

[ Jean Giraud Moebius, Lézards rêveurs, Moebius Production, 224 pages, 30 €. ISBN : 978-2-908-76676-9 ]