La somme que font paraître les Impressions nouvelles sur la bande dessinée et le cinéma d’animation est l’aboutissement d’un processus enclenché en 2022, avec l’exposition « De Popeye à Persepolis » présentée à la CIBDI (déjà assortie d’un catalogue) et le colloque organisé à Angoulême par Nef Animation et l’EMCA, au printemps de la même année. Ces recherches, ces réflexions et la collecte de documents qui les a accompagnées trouvent à présent leur fore complète et définitive dans un ouvrage qui fera date. Un livre de plus de 500 pages, divisé en 10 parties, qui bénéficie du concours de 26 collaborateurs et d’une riche iconographie.

Une fois franchie l’introduction, un tantinet laborieuse, dont il m’a semblé qu’elle peine à cerner son sujet, on passe d’un texte passionnant à un autre. Impossible de tous les citer, dans les limites de ce billet, mais je vais tenter d’en donner un aperçu.

Comme il se doit, la première partie, « Origines : prémices et pionniers », fait la part belle à Émile Cohl, dont Pascal Vimenet décrit le film Fantasmagorie (1908) comme étant une « expérience graphique en mouvement, à la fois poème zutiste, film de prestidigitation, cadavre exquis cinétique, jeu métamorphique et charade visuelle ». Son étude aborde les collaborations successives de Cohl avec George McManus (en 1913) puis avec Rabier, Forton et Lortac. De son côté, Benoît Peeters rappelle tout ce que l’animation doit à Winsor McCay. Le créateur de Little Nemo pensait que le cinéma d’animation allait supplanter la bande dessinée, car le moment était proche « où les gens ne se satisferont plus de regarder une image immobile ». Une histoire très complète du flip book, par Pascal Fouché, nous apprend que le plus ancien flip book ayant trait à la bande dessinée remonte à 1897 : réalisé à partir du Yellow Kid de Richard F. Outcault, il fut publié par un certain H.H. Willcox.

 

Dessin d’hommage à Émile Cohl, par Frick, paru une semaine après sa mort, en 1938.

Dans la deuxième partie, « Comics et cartoons », je retiens la contribution de Dick Tomasevic : « Animer Mickey. Du cartoon aux strips, de la bande dessinée aux productions animées » Etudiant Plane Crazy et les films qui suivirent, l’auteur remarque « la suggestion d’un déploiement des volumes et l’abandon progressif de mouvements purement latéraux au profit d’une construction en diagonale, voire en profondeur frontale comme en témoignent les nombreux effets de projection ou de rapprochement très rapides d’un motif vers l’avant ou l’arrière d’un plan ». Tezuka (qui fait plus loin l’objet d’une étude par Samuel Kaczorowski) saura s’en souvenir.

Marco de Blois signe « Les Fleisher, inventeurs perpétuels », parlant à leur propos d’un « avant-gardisme anarchique ».

Les parties suivantes sont plus éclectiques et couvrent un champ plus international. Dans l’impossibilité de tout mentionner, relevons le texte de Vimenet sur les studios UPA (d’où sortit notamment la série des Mr Magoo), qui cherchèrent à « inventer quelque chose de stylistiquement nouveau, capable de répondre aussi au nouveau support de diffusion qu’est la télévision », et les études sur les cinémas d’animation tchèque et belge, ou sur la collaboration entre Moebius et René Laloux (Les Maîtres du temps). Jean-Pierre Mercier disserte sur Morris, Jérôme Dutel sur Tove Jansson, Bastien Cheval sur les Schtroumpfs, dont il montre que leur univers a été dénaturé par « accumulation d’éléments étrangers à la vision de Peyo » et que, de leur passage à l’écran, les Schtroumpfs « sont ressortis cabossés, soit par les lois de l’économie, soit par un contexte culturel étranger… »

Dans la partie consacrée au manga et à l’animation japonaise, l’érudit Ilan Nguyên livre une étude d’ensemble. Dans son texte « Du roman graphique au film d’animation », Gilles Ciment aborde plusieurs longs métrages contemporains dont le Persepolis de Satrapi et Winshluss, sur lequel zoome plus en détail le texte de Bérénice Bonhomme, laquelle insiste sur le « l’enjeu du passage au cinéma est bien celui de l’équipe et du travail avec l’autre » ; il s’agit d’« atteindre la singularité auctoriale à plusieurs ». Une autre étude est consacrée au Sommet des Dieux, d’après le manga de Jirô Taniguchi.

L’ouvrage est complété par des entretiens avec Guy Delisle (qui a travaillé dans l’animation avant de venir à la bande dessinée) et avec Marion Montaigne, puis par des dégagements sur les films de super-héros et les relations entre BD et jeu vidéo.

[Xavier Kawa-Topor et Pascal Vimenet (dir.), Bande dessinée et cinéma d’animation, Les Impressions nouvelles, 560 pages, 32 €. ISBN : 978-2-39070-274-0 ]