L’une des spécialités des Arènes, développée par l’éditeur Laurent Muller, consiste à raconter en bande dessinée « L’incroyable histoire » de toutes sortes de sujets, parmi lesquels la Préhistoire, l’Église, les jardins, la bière, la mythologie grecque, la géographie et les mathématiques. Benoist Simmat a participé, comme scénariste, à plusieurs de ces volumes didactiques, où la bande dessinée n’est qu’un outil au service de la vulgarisation. Le voici qui, avec le dessinateur Daniel Casanave et le coloriste Christian Lerolle, nous propose une Histoire de la BD en bande dessinée, une histoire qui, tiens c’est étrange, ne nous est pas vendue comme « incroyable ». L’éditeur se rattrape toutefois en assurant qu’il s’agit d’« un livre magique pour tous les amateurs de bande dessinée ».
Magique, c’est peut-être beaucoup dire. Pour ma part, je n’ai pas été convaincu par cette traversée de deux siècles de création (je reparlerai très prochainement ici de ce bicentenaire), dont l’ambition totalisante, il est vrai, tenait de la gageure. Certes, la lecture est fluide, d’une grande accessibilité. Les auteurs ont veillé à prendre en compte les femmes, les créatrices aussi bien que les héroïnes, et, ce qui est plus surprenant, ont aussi choisi de faire une place non négligeable à des hommes d’affaires, éditeurs, rédacteurs en chef et autres personnalités du milieu, dont, pour la plupart, les noms sont inconnus du grand public. Le fait que Benoist Simmat soit avant tout un journaliste économique n’y est certainement pas pour rien.
L’un des problèmes majeurs de cet ouvrage réflexif (la BD se raconte elle-même), c’est que, faute de pouvoir développer, une majorité d’auteurs de premier plan sont présentés en une dizaine de mots. Wilhelm Busch : « dessinateur allemand, le roi du gag de presse irrévérencieux » (par gag de presse, il faut ici comprendre non un cartoon mais une histoire séquentielle) ; George Herriman : « fait reconnaître ses BD comme de l’art (Krazy Kat) ». Beaucoup de ces formules lapidaires sont d’ailleurs des plus discutables, par exemple celle qui érige Louis Forton en « pionnier du phylactère en Europe ». Seuls quelques rares artistes, tels Töpffer, McCay, Hergé, Tezuka ou Pratt, ont droit à plusieurs pages.
Du côté des aires culturelles, l’équilibre peut également être discuté. L’Europe (avec un privilège accordé à la francophonie et à l’Italie), les États-Unis et le Japon sont traités de manière assez extensive, l’Argentine a droit à une dizaine de pages, mais le reste du « sud global » est expédié en une double page (176-177), où l’on trouve des informations évidemment des plus lacunaires mais également contestables.
Contestables, nombre d’assertions le sont dans cet ouvrage. Ainsi lorsqu’il est affirmé et réaffirmé que Cham améliore Töpffer. La vérité est que Cham a bien quelques trouvailles ponctuelles (particulièrement, à mon sens, dans Barnabé Gogo) mais qu’il est moins drôle et a moins d’alacrité que son prédécesseur et modèle, de sorte qu’on ne saurait prétendre qu’il marque un progrès dans le développement de l’art de la BD. Ou bien lorsque, à propos de Gustave Doré, il est affirmé (p. 29) que l’utilisation des ressources de la langue française constitue « l’infrastructure de la BD », tandis que les dessins en sont la « superstructure », ce qui ne veut pas dire grand-chose.

La ligne claire est définie (p. 91) par cinq critères dont on se demande bien en quoi le troisième (la cohérence scénaristique) et le cinquième (la continuité esthétique) lui appartiennent en propre. Tandis qu’un peu plus loin (p. 98), des insultes du capitaine Haddock, il nous est dit sans rire que ce sont des « créations purement intellectuelles » qui montrent que l’école de Bruxelles était coupée du monde ouvrier !
Daniel Casanave a pris le parti de redessiner les extraits convoqués (reproduire des détails des œuvres mêmes aurait sans doute posé des problèmes de droits insurmontables). Il s’amuse donc à pasticher des centaines de styles différents, sans que le résultat soit toujours des plus heureux. Telle planche de Caran d’Ache reproduite (p. 36) parce que Benoît Peeters l’avait désignée au Collège de France comme un petit chef-d’œuvre a perdu tout ce qui en faisait la saveur et est même devenue quasi inintelligible. Et quand Casanave veut montrer Spirou tel que ses « géniteurs » successifs l’ont réinventé, la démonstration se révèle vaine parce que, du trait de Franquin ou de celui de Fournier, on ne reconnaît rien.

Il y aurait vraiment trop à reprendre. On me permettra de conclure que je ne vois pas bien de quel profit cet album peut être pour les néophytes, l’effet de zapping empêchant de pénétrer réellement dans ce qui fait la valeur d’aucune des œuvres mentionnées ; et il ne peut qu’irriter les lecteurs avertis par ses trop nombreuses approximations. Ce qui est peu surprenant au vu de la bibliographie de référence donnée par les auteurs, qui paraît quelque peu aléatoire et où manquent trop d’ouvrages essentiels.
Daniel Casanave et Benoist Simmat, Histoire de la BD en bande dessinée, Les Arènes BD, 272 pages, 29.90 €. ISBN 979-10-375-1661-9

