On connaît peu en France les publications du chercheur allemand Alexander Braun. À l’exception de sa préface pour l’édition Taschen de Little Nemo, rien de ce qu’il a écrit n’est disponible dans notre langue. Né en 1966, cet historien de l’art, commissaire d’importantes expositions anthologiques (mais également monographiques sur Winsor McCay, Rudolph Dirks, Will Eisner, les Simpson ou Lucky Luke) est pourtant l’un des plus éminents experts européens du neuvième art, doublé d’un grand collectionneur. Et il a publié outre-Rhin une série d’ouvrages monumentaux (par leur format, leur pagination, leur densité d’informations, la richesse de leur iconographie), notamment sur les Katzenjammer Kids, la Deuxième Guerre mondiale dans la BD, l’animation japonaise ou le western dessiné.

Depuis son ouverture en 2019, Alexander Braun conçoit les expositions d’un espace (dirigé par Sophia Gloe) situé dans la ville de Dortmund, non loin de la gare ferroviaire, le « Schauraum : Comic + Cartoon ». Les livres récents de l’auteur sont tous nés dans le sillage de ces grandes expositions. Je ne parlerai ici que de celui consacré à la bande dessinée d’horreur, Horror im Comic, publié en 2022 chez Avant-Verlag. Ce genre, que l’exposition de 2024 au Centre Pompidou avait mis à l’honneur à travers une salle dédiée baptisée « Effroi », et qui était encore mieux représenté dans l’exposition de Grenoble Épopées graphiques en 2025-2026, n’a pas encore, dans notre langue, fait l’objet d’une étude circonstanciée. Le monumental ouvrage d’Alexander Braun (456 pages grand format) est d’autant plus précieux. On peut voir en ligne une visite virtuelle de l’exposition éponyme (https://zoom-entertainment.de/VR-Touren/DSW21/schauraum_comic_cartoon/Horror_im_Comic_VR-Tour/index.htm) mais le livre est bien plus complet.

J’en retiens tout d’abord la couverture de All-American Comics n° 61, sorti en octobre 1944. L’éditeur n’était autre que Max Gaines. Ce dernier, non content d’avoir aidé Jerry Siegel et Joe Shuster à placer leur héros Superman, qui avait essuyé plusieurs refus, est alors l’éditeur des séries Green Lantern, The Flash et Wonder Woman. Il fondera plus tard EC Comics, dont les comics d’horreur (Tales from the Crypt, The Haunt of Fear, The Vault of Horror) feront la gloire au début des années 1950 (William Gaines ayant alors succédé à feu son père Max). Or, cette couverture de 1944 montre que l’imagerie caractéristique du genre était déjà bien présente dans certains épisodes des séries antérieures.

Par ailleurs, le premier comic explicitement dédié au genre avait paru dès janvier 1947, chez Avon, sous le titre Eerie Comics.

Bill Gaines, puis James Warren (qui lancera un nouvel Eerie, au format magazine, en 1966), furent les deux grands éditeurs qui donnèrent à la BD d’horreur tout son lustre. Le premier avec des artistes du calibre de Bernard Krigstein, Jack Davis, Graham Ingels ou Wallace Wood, le second grâce à Frank Frazetta et Richard Corben (sans oublier l’Espagnol José González, rendu célèbre par le personnage de Vampirella). Braun s’attarde aussi sur certains dessinateurs moins connus, tel Bob Powell, au style qualifié d’« exalté » en raison du caractère grimaçant de ses personnages.

Dans l’art du récit de terreur, l’illustration de couverture occupe une place essentielle et le lecteur de Horror im Comic en verra défiler sous ses yeux des dizaines, plus frappantes les unes que les autres. On apprend au passage que l’original de la couverture de Shock SuspenStoriesn° 6, signé Wallace Wood, qui montre une jolie femme en déshabillé sur le point de se faire fouetter par un membre du Ku-Klux-Klan, a été adjugée pour 840 000 $ lors d’une vente aux enchères en 2021.

Le renouvellement du genre passe ensuite par Berni Wrightson, pour aboutir à Charlie Adlard, sans oublier des titres tels que John Constantine : Hellblazer (initialement un personnage secondaire de Swamp Thing, imaginé par Alan Moore) ou Dope Rider, de Paul Kirchner. En Italie fleurissent les fumetti neri (Zora, Sukia, Lucifera, Necron, Terror, Dylan Dog). Au Japon la tradition des yôkai, créatures surnaturelles très présentes dans la culture populaire et les arts graphiques, sera au principe de l’essor des mangas d’horreur, genre prolifique dans lequel s’illustrent notamment Hideshi Hino, Shintaro Kago ou Suehiro Maruo, pour ne citer qu’eux.

Ils sont tous au rendez-vous du livre de Braun, lequel révèle aussi quelques pépites moins attendues et vraies curiosités. Ainsi cette double couverture du disque vinyle Youth Against Nature enregistré en 1995 par le groupe suisse The Monsters : à l’extérieur, un quartier pavillonnaire tranquille et fleuri ; à l’intérieur, le même coin de rue livré à une accumulation de cadavres, un carnaval de zombies. Une image duplice signée du Canadien Darren Merinuk. Ou bien la mini-série (5 livraisons) LOT 13, scénarisée par Steve Niles et dessinée de manière hallucinante par le Britannique Glenn Fabry. Editée par DC en 2013, elle n’a pas connu d’édition française.

Horror im Comic met aussi un accent justifié sur le talent de l’Italien Corrado Roi – connu en France notamment pour la série fantastique Ut (600 pages réparties en 3 volumes) chez Mosquito et pour ses versions de Jekyll & Hyde, Dracula et Frankenstein récemment publiées par Glénat.

Corrado Roy, Dylan Dog

Corrado Roi, planche de l’épisode n° 372 de « Dylan Dog », 2017

Alexander Braun ne se contente pas de commenter les œuvres, il les contextualise. Allant chercher les origines de l’imagerie macabre chez un Goya, un Dürer, un Rubens – mais également chez le McCay des Cauchemars de l’amateur de fondue. Evoquant la censure qui tenta d’éradiquer ce « mauvais genre » aux États-Unis. Ou expliquant le lien entre les représentations horrifiques créées au Japon et le traumatisme d’Hiroshima. Il consacre des développements aux figures archétypales du diable, du squelette et de l’alien. Et s’amuse même à répertorier les déclinaisons adoucies du genre dans la bande dessinée pour la jeunesse : fantômes innombrables dans le Mickey de Gottfredson, albums de Godard (L’Île aux monstres, dans la série Norbert et Kari, 1967-68 dans Pilote) et de Macherot (Sibylline et Burokratz le vampire, 1982).

Face à une telle somme, on s’étonne d’y trouver des manques flagrants. Le travail de Gou Tanabe est ignoré. Et plus généralement les (innombrables) transpositions en bande dessinée de ces écrivains maîtres du genre que furent Poe et Lovecraft sont très peu évoquées. Un tome 2 serait-il en préparation ?

Alexander Braun, Horror im Comic, Avant-Verlag, Berlin, 2022. ISBN 978-3-96445-067-8.