Initialement annoncée pour 2025, l’ouverture du Lucas Museum of Narrative Art aura lieu dans quelques jours, le 22 septembre 2026. C’est l’aboutissement d’un projet colossal, celui d’un musée privé porté par une ambition et des moyens hors norme. Posé au milieu d’un parc de 11 hectares, le bâtiment est un OVNI architectural, « a building unlike anything else ». Pour ce vaisseau spatial, le créateur de Star Wars a fait appel à l’architecte Ma Yansong, du cabinet chinois MAD Architects.
L’établissement sera codirigé par son épouse, la femme d’affaires Mellody Hobson (deuxième actionnaire de Starbucks), et dans la composition du board of directors, on repère notamment les noms de Steven Spielberg et Guillermo del Toro. Son coût de fonctionnement ne peut être que considérable, mais l’attrait du bâtiment et la notoriété de l’artiste qui lui donne son nom suffiront peut-être à attirer les foules. Et puis, on est à Los Angeles (au sud de la ville), pas à Louvain-la-Neuve.
Avec ses 9 300 m2 de galeries d’exposition (pour un point de comparaison, c’est un peu plus que le plateau des collections permanentes et les différentes galeries du musée du quai Branly-Jacques Chirac), ce seront probablement plusieurs milliers d’œuvres que, pour la somme de 25 $ (prix du billet d’entrée), le visiteur pourra admirer, d’autant plus qu’il s’agira surtout de petits formats : illustrations, planches de bande dessinée, photographies – même si l’une ou l’autre fresque ou mosaïque de plus grande dimension viendront animer le parcours.
Le commun dénominateur de toutes les œuvres présentées – c’est du moins le point de vue que le musée entend défendre et illustrer – est de relever de la narration visuelle, appelée ici Narrative Art, une catégorie qui, nous assure-t-on, traverse les arts, les époques et les cultures. La mettre en exergue, c’est faire apparaître qu’une large part de la production artistique est porteuse d’histoires peuplées de héros et qui s’enracinent dans les religions, les mythes, les légendes, l’histoire, la littérature ou l’actualité. Cette dimension aurait été, sinon occultée, du moins considérablement minorée dans l’histoire de l’art telle qu’elle s’est écrite depuis la fin du XIXe siècle, qui s’est bien davantage attachée aux qualités formelles des œuvres.
« L’art narratif, souligne George Lucas (la phrase est mise en exergue sur l’une des pages du site du musée : https://lucasmuseum.org/) nous raconte l’histoire de la société – en premier lieu ce que sont les croyances partagées qui la font tenir ensemble. » Pour marquer le point, le parcours de visite s’ouvre sur une première galerie qui fait la pédagogie de la notion en réunissant « des œuvres d’art, de l’architecture et des sites archéologiques du monde entier. À travers une technologie innovante, des reproductions fidèles et des œuvres originales de la collection du musée, le visiteur pourra suivre le pouvoir de la narration visuelle à travers des dizaines de milliers d’années. » Une phrase qui m’a aussitôt fait songer à ce dessin de Will Eisner montrant un homme de Cro-Magnon commenter devant ses congénères une planche de bande dessinée muette gravée dans la pierre.

Collection Dominique Radrizzani
La collection est surtout dédiée aux illustrateurs (et sans doute on peut se réjouir qu’un Norman Rockwell, un Maxfield Parrish ou un N.C. Wyeth bénéficient de cette exposition et d’une reconnaissance accrue) et aux cartoonists, mais des peintres et plasticiens contemporains sont aussi convoqués. Qualifier leurs œuvres de narratives est un point de vue qui peut se défendre mais également se discuter. Elles ne le sont pas, en tout cas, au même titre que la bande dessinée, art séquentiel, ainsi que la qualifiait Eisner.
L’approche proposée par le Lucas Museum aura probablement pour effet de diluer cette spécificité du neuvième en l’inscrivant, comme une de ces manifestations modernes, dans l’histoire millénaire du visual storytelling. La passion de Lucas pour le neuvième art ne saurait toutefois être mise en cause. Etudiant, sa toute première acquisition, en matière d’art, fut d’ailleurs un original de la série Alley Oop, de Vincent T. Hamlin. Ces dernières années, il s’était fait conseiller, dans sa politique d’achat, par Dan Nadel, assurément l’un des meilleurs connaisseurs du domaine.
La majorité des œuvres réunies par le cinéaste relèvent de ce que d’autres appellent la pop culture ou ont pu désigner comme les « arts ludiques ». Il est frappant que, dans tous les discours produits pour présenter le musée et accompagner son ouverture, la question de l’effacement des hiérarchies entre les différentes sortes d’arts visuels n’est jamais posée. Son évacuation radicale montre que du temps a passé depuis l’exposition du MoMA High and Low : Modern Art and Popular Culture, en 1991, qui avait suscité l’ire de Spiegelman. Mais aussi que les présupposés sont ici très différents.
Je n’irai pas voir le Lucas Museum et je le regrette vivement, mais je m’en tiens à la résolution que j’ai prise voici déjà un certain nombre d’années de ne plus prendre l’avion.
Le détail des collections n’est actuellement pas accessible en ligne ; en revanche le catalogue est publié par Taschen sous la forme de deux épais volumes sous coffret totalisant quelque 832 pages, vendus pour la modique somme de 175 € (https://www.taschen.com/fr/books/art/08198/lucas-museum-of-narrative-art/).

