Les canicules de l’été et leurs conséquences dramatiques en termes de santé, de sécheresse, d’atteinte à la biodiversité et d’incendies dévastateurs, ont soudain rendu plus palpable, pour ceux qui n’étaient pas encore convaincus, l’accélération du dérèglement climatique. À ce motif d’inquiétude grandissant s’en ajoutent, hélas, comme l’on sait, beaucoup d’autres. Dans les messages électroniques que j’ai pu échanger avec des auteurs de bande dessinée ces derniers mois, j’ai été frappé par le fait que les allusions à la fournaise qui nous terrassait tous étaient fréquemment assorties de déplorations relatives à « l’affligeant spectacle du monde » ou à « ces temps que nous n’imaginions pas vivre », référence aux crises qui s’accumulent et aux perspectives politiques qui s’assombrissent.
Bref, les motifs d’accablement ne manquent pas. Et, naturellement, les livres qui paraissent s’en font l’écho. À cet égard, le quatrième et dernier tome de la tétralogie de science-fiction de Jaouen Salaün Elecboy, aux éditions Dargaud, m’avait frappé. On savait l’auteur préoccupé par les questions écologiques depuis Asphalt Blues (Les Humanoïdes associés, 2021). Elecboy est un récit postapocalyptique qui puise à des sources comme Mad Max, Gladiator ou Akira mais dont l’imaginaire syncrétique mêle religiosité, transhumanisme, mythologie et culture indienne. L’action est située en 2122. « Sur une terre désertique brûlée par le soleil, une communauté tente de survivre. Son obsession : trouver de l’eau. » Et donc, dans l’avant-propos de l’ultime volume, Salaün constate : « Jamais je n’aurais imaginé pareil contexte pour réaliser ces quatre albums. (…) Tout cela semble de moins en moins fantasmatique. Le cauchemar s’est insinué dans nos vie sans crier gare, et nous nous en sommes accommodés. (…) Et si le règne humain s’éteignait en 2100 ? Et s’il laissait la place à une humanité 2.0 ? »
Voilà donc où nous en sommes. Les créateurs mettent dix ans à mûrir des sagas supposées nous mettre en garde contre le pire et, quand ils arrivent au terme de la réalisation de leur projet, ils constatent que l’anticipation n’en est plus, que le pire est déjà là, en train de s’accomplir.

Aux craintes que nous inspire le devenir du monde s’ajoutent celles qui concernent spécifiquement notre domaine d’activité. Parmi celles-ci vient en premier lieu la concurrence que l’IA livre aux créateurs de contenus de tous ordres, et le fait que ceux-ci se trouvent pillés, dépossédés des fruits de leur travail. [J’ai déjà abordé le sujet ici : voir https://www.thierry-groensteen.fr/index.php/2025/05/15/les-auteurs-de-b…la-mesure-de-lia/ et https://www.thierry-groensteen.fr/index.php/2026/03/22/rire-avec-lia/] Bien sûr, les méfaits de l’IA débordent de beaucoup ses atteintes au monde de la culture. Son déploiement massif (plus rapide que pour aucune autre technologie avant elle) est « désastreux du point de vue écologique, c’est-à-dire du point de vue de l’humanité », et entraîne déjà des dégâts considérables sur les plans « cognitif, psychiatrique, sociétal » (je cite ici quelques mots du livre d’Abel Quentin, Sanctuaires, p. 106 et 263).
Plus spécifiques sont les craintes que l’on peut entretenir à l’endroit de la chaîne du livre. La baisse de la lecture, confirmée par toutes les études et statistiques récentes, et la fermeture ou liquidation d’enseignes aussi importantes, pour le tissu économique du livre, que Decitre, Gibert, Sauramps et Le Furet du Nord, fragilisent libraires et éditeurs. Elles ont notamment porté un coup fatal à la société Makassar – déjà déficitaire au cours des années 2024 et 2025 –, qui distribuait quelque 200 maisons d’édition indépendantes (parmi elles Ici Même, Presque Lune, PLG, Ilatina, Makaka, Lapin, Même Pas Mal, Vertige Graphic ou La Mécanique générale), lesquelles sont restées de longs mois sans se voir payés les livres vendus. Par un effet domino, plusieurs d’entre elles sont à leur tour menacées.
Dans ce contexte de rétrécissement d’un marché par ailleurs déjà victime de la surproduction, et en dépit des périls multiples, généraux et spécifiques, qui s’additionnent, on voir pourtant toujours apparaître de nouveaux acteurs dans le jeu. Au cours des derniers mois, on n’a pas cessé de voir surgir de nouvelles marques sur le marché de l’édition de bandes dessinées. Je pense à Morgen, Solodolo, Astrolabe, Le Terrier, Terre vivante ou Les Étages, en étant bien certain que d’autres m’ont échappé. Preuve qu’il y a encore de l’envie, de l’initiative, de la foi, et que l’espoir n’est pas mort.

