Le Monde a publié durant l’été, une semaine durant (du 20 au 26 juillet), une série de portraits sur six « héritières de la BD », entendez des veuves (Catherine Siné, Isabelle Giraud, Véronique Cabut et Véronique Culliford) ou filles (Ariane Gotlieb, Anne Goscinny) de créateurs de bande dessinée – quoique Siné et Cabu aient davantage appartenu à la corporation des dessinateurs de presse. Sans doute trop de lecteurs alors en vacances ont-ils manqué cette remarquable galerie signée Frédéric Potet, fondée sur des rencontres avec les intéressées et de substantielles enquêtes.
J’étais moi-même, au début des années 1990, entré en contact avec un certain nombre de veuves de dessinateurs français, celles, notamment, de Mat, Trubert et Bastard, ainsi que la fille de Calvo ou encore la petite-fille de Rabier, pour négocier la présence dans les collections du musée de la BD des artistes dont elles étaient les héritières. Mais un effet trompeur de la série de Potet serait de laisser croire que ce sont toujours et nécessairement des femmes qui se trouver gardiennes du temple, investies de la charge de faire rayonner l’œuvre des disparus et de veiller sur leur droit moral. (S’agissant de F’Murr, ce sont deux de ses amies qui s’en sont auto-investies : Elisabeth Walter et Barbara Pascarel.) Citons quelques contre-exemples : pour Claire Bretécher, c’est son fils Martin qui tient ce rôle ; pour Fred, son fils Éric ; Philippe Graton est le continuateur de l’œuvre de son père Jean, le créateur de Michel Vaillant ; et François Schuiten, qui, fort heureusement, est encore bien vivant, n’a confié à nul autre que son fils Adrian le soin de diriger la société Atlantic12, qui commercialise ses estampes et tirages d’art, se préparant ainsi à son rôle d’ayant-droit.
Giraud/Moebius, Goscinny, Gotlib et Peyo étaient déjà considérés comme des « géants » de la bande dessinée franco-belge de leur vivant. Leurs œuvres, promues au rang de classiques, continuent de circuler, d’être rééditées, adaptées, traduites, quelquefois prolongées par des repreneurs. S’occuper de toutes ces initiatives, qu’il s’agisse de les initier ou de les accompagner, répondre aux innombrables sollicitations, c’est, en pareil cas, un véritable travail à temps plein, qui quelquefois nécessite la création d’une structure adéquate : Institut Goscinny, Studio Peyo ou société Moebius Production (on pourrait naturellement citer ici les fondations – telles celles qui portent les noms de Jacobs et d’Hergé).
Quel qu’il soit, l’ayant-droit a des pouvoirs et des prérogatives considérables, d’autant que la loi protège l’œuvre bien au-delà de la mort du créateur, puisqu’il faut attendre 70 ans pour qu’elle tombe dans le domaine public. Durant ce laps, il revient aux héritiers – après avoir franchi l’obstacle quelquefois périlleux des droits de succession – de décider si l’œuvre peut ou non être poursuivie, de définir le périmètre de ses exploitations commerciales dérivées, d’accepter les hommages, pastiches, parodies et autres formes de réappropriation ou au contraire de les combattre, de trouver les meilleurs moyens de conserver à l’œuvre une visibilité et une actualité – et aussi, quelquefois, de s’engager dans des batailles judiciaires, pour demander réparation en cas de vol d’originaux, d’apparition de faux, de contrats abusifs ou non honorés.
Toutes ces missions sont exercées avec plus ou moins de respect, de diplomatie, de sens des affaires et de sens artistique par les héritiers, qui occupent une fonction où ils sont arrivés non en raison de leurs compétences, ni par passion (même si certain.e.s peuvent en être animé.e.s), mais en raison de leur filiation et de leurs droits testamentaires. En l’absence d’autre légitimité, le talent le plus utile, pour les intéressé.e.s, est de savoir s’entourer de collaborateurs avisés. Potet cite Véronique Culliford, la veuve de Peyo, qui reconnaît « Je n’ai pas la fibre artistique », et il ne se prive pas de souligner (après le journaliste belge Hugues Dayez) l’absence regrettable d’une direction artistique à ses côtés. Tout un chacun peut constater que le destin des Schtroumpfs est depuis longtemps entièrement gouverné par une logique mercantile, mais il est juste de reconnaître que cette dérive avait commencé du vivant du créateur, qui n’avait pas su ou voulu maintenir l’exigence qui avait donné naissance à des chefs-d’œuvre comme La Flûte à 6 Schtroumpfs ou Le Schtroumpfissime.
D’autres, telles Isabelle Giraud, ont fait le choix de privilégier le clan, s’entourant de ses enfants, de sa sœur et de sa belle-fille.
Les héritiers sont désormais des acteurs à part entière de l’écosystème de la bande dessinée. Je peux témoigner qu’il est agréable et facile de travailler avec certains d’entre eux, considérablement plus compliqué avec d’autres.

