Sous un titre qui ne ressemble à rien, Rococo notes, voici un livre qui ne s’inscrit dans aucun genre défini. De courts fragments en prose y sont placés en vis-à-vis de dessins en pleine page censés les illustrer. La plupart mettent en scène un même protagoniste, un âne anthropomorphe, un peu dandy, toujours une cigarette aux lèvres ou à la main. On aura reconnu le personnage archétypique de Fabio Viscogliosi – dont j’avais déjà commenté ici un précédent livre, Cascade [https://www.thierry-groensteen.fr/index.php/2025/03/07/fabio-fragments-fatras/] –, personnage qu’il décrit lui-même (p. 15) comme « doté de traits de caractère apparemment contradictoires – la force et la fragilité, la douceur et l’entêtement, l’intelligence et l’idiotie conjugués –, très humain, finalement. »

© Actes Sud
Il n’y a pas d’avant-propos ou d’indication générique pour expliciter le sujet de ce livre. « Faire la somme de ce qui compte vraiment », comme il est écrit page 197, telle est, sans doute, la finalité d’un recueil qui n’obéit à aucun plan particulier et peut revendiquer une sorte de cousinage avec ces ouvrages aimés de l’auteur, les Carnets de Scott Fitzgerald ou les Notes de chevet de Sei Shônagon. Mais c’est assurément le dessin qui s’affirme comme le thème le plus constant des méditations du jeune sexagénaire Fabio Viscogliosi. Qu’il parle de son envie de s’immerger dans les décors de Barks ou de Franquin, qu’il rapporte une conversation téléphonique avec son ami Blutch, qu’il disserte sur le trait (p. 58), le cadre (98) ou la perspective (157), qu’il confie son plaisir à dessiner de l’architecture ou des cafetières italiennes, qu’il rende hommage à Bretécher (61), Masereel (149), Schulz (190) ou Steinberg (233), c’est en dessinateur qu’il s’exprime, mû par la volonté de réfléchir sa pratique et de partager ses admirations – plus rarement comme le musicien qu’il est aussi.
Même quand il ne parle pas explicitement de sa production graphique, certaines de ses phrases ne peuvent manquer d’y ramener le lecteur. Ainsi, dès le premier texte, lorsqu’il évoque une excursion en voiture au milieu d’un paysage fait d’« arbres, buissons, poteaux électriques, conteneurs et usines à l’horizon, tous semblables aux reliefs d’une maquette grandeur nature », on croit à une évocation de certaines des images de Cascade. Évocation qui se précise plus loin (p. 93) : « On pourrait constituer un catalogue de toutes ces matières qui traversent l’histoire du dessin et de la peinture » : le faux bois, les faux nuages, la fausse neige, le faux tissu. Et page 135 où l’on peut lire que le paysage, « pour peu qu’on s’y attarde, apparaît comme un tout, un organisme vivant où les formes et les contre-formes ne cessent de s’agencer. Buissons, falaises, ciel, rivières, cailloux, lignes de crête, routes, ponts, nuages, fumées, constructions diverses en deviennent les acteurs, au même titre qu’une fine silhouette ou un couple de choucas qui auraient l’audace de s’y aventurer. »

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Même la cigarette dont ne se départit presque jamais son personnage d’âne trouve peut-être son explication dans un biographème, le fait que, lorsqu’il revoit son père, celui-ci, dans sa mémoire, arbore « une Dunhill aux lèvres ».
Ainsi, ce livre personnel, léger, où le lecteur est loisible de butiner, et dont il peut même se contenter de regarder les images, compose par petites touches une sorte d’art poétique, et constitue un commentaire sur l’ensemble de la production graphique de l’auteur, laquelle compte une quinzaine de recueils. Jusqu’ici, à l’exception des quelques grands théoriciens (Töpffer, Eisner, McCloud, Menu), les auteurs de bande dessinée commentaient peu leur travail. Après le Journal de Jochen Gerner paru fin 2024 et présenté ici même [https://www.thierry-groensteen.fr/index.php/2024/11/01/journal-dun-dess…ur-tous-terrains/], voici donc un nouvel exemple de dessinateur qui trouve la forme adéquate pour doubler sa pratique d’un discours.
[Fabio Viscogliosi, Rococo notes, Actes Sud, 252 pages, 26 €. ISBN 978-2-330-22018-1.]

