Dix ans après la première, une seconde enquête des États Généraux de la Bande Dessinée a rendu ses conclusions, permettant de mesurer, relativement à différents critères, les évolutions que connaît (et souvent subit) la communauté des créateurs. 1 197 réponses ont été exploitées, ce qui correspond grosso modo au quart de la population des créateurs de bande dessinée francophones, estimée à 4 000 individus environ.
Il y a dix ans, la première enquête avait révélé au grand jour la précarité de cette corporation. Il s’en était suivi une adhésion de nombre de créateurs à des syndicats ou associations professionnelles (en 2015, seuls 26 % des répondants en étaient membres ; aujourd’hui, ils sont 54 %) et différentes initiatives destinées à améliorer leurs droits et leurs conditions de vie, dont la plus notable reste, en janvier 2020, le « rapport Racine » sur les artistes-auteurs (commandé par le ministre Frank Riester à Bruno Racine), riche de 23 propositions. 13 % des répondants déclarent n’en avoir jamais entendu parler (il est téléchargeable ici : https://www.culture.gouv.fr/espace-documentation/rapports/L-auteur-et-l-acte-de-creation?fbclid=IwAR1v9qmAr5W4Vxu1rRsoBPNWXoiu1XJBOdqvt5Sn0F2pcIjK007v0BqUdEY), 17 % ne savent pas s’il a provoqué des changements, 49 % pensent qu’il est resté sans effet, ce qui n’est qu’à moitié surprenant étant donné l’empressement avec lequel, en effet, les pouvoirs publics l’ont enterré.
En dix ans, la situation ne s’est pas améliorée, puisque, selon le cru 2025 des EGBD, 55 % des dessinateurs ou scénaristes professionnels n’atteignent pas le SMIC et 37 % vivent sous le seuil de pauvreté (pour les autrices, c’est près de la moitié).
Toutes sortes d’autres éléments d’analyse préoccupants sont à trouver dans le détail de l’enquête (accessible à cette adresse : https://www.etatsgenerauxbd.org), comme le fait que 9,5 % des auteurs n’ont pas de complémentaire santé (près du double de la moyenne nationale) ou, dans un ordre d’idées, celui que 24 % des femmes déclarent avoir été victime de violences sexistes ou sexuelles. Dans un tiers des cas (34,6 %), c’est un autre auteur qui a commis l’atteinte, dans un cinquième des cas, c’est un éditeur (21,1 %). Les organisateurs de festival, les libraires et les lecteurs sont également incriminés.
Mais, au-delà de ces constats préoccupants sur lesquels je ne m’attarderai pas plus avant, l’enquête permet aussi de mesurer des évolutions plus générales qui affectent le milieu de la bande dessinée. Ainsi, sa féminisation accélérée se confirme : en 2015, les autrices de BD représentaient 27 % du total et les auteurs 72 % ; elles sont aujourd’hui 37 %. Leur moyenne âge est inférieure : 38 ans, contre 46 pour les hommes, et elles sont plus diplômées que leurs collègues masculins.
Par ailleurs, « les hommes sont plus présents que les femmes dans toutes les catégories de publication, sauf en ce qui concerne le roman graphique, où les femmes sont très légèrement plus nombreuses que les hommes, et les webtoons et les autres formats numériques ou papiers où elles dominent largement. » On apprend aussi que, tous genres confondus, les créateurs qui disent produire des romans graphiques sont désormais légèrement plus nombreux que ceux déclarant faire des albums classiques, ce qui traduit un glissement très significatif des formats de la bande dessinée : désormais – pour le meilleur et pour le pire –, le roman graphique devient le format statistiquement dominant. Le numérique, lui, peine toujours à se développer (83,7 % des sondés n’ont jamais publié en numérique).
Une forte proportion de professionnels redoute de tomber dans la précarité au cours des prochaines années, et presque les trois-quarts (70,7 %) pensent que les I.A. génératrices de contenu représentent un risque important pour eux. La situation pourrait-elle, néanmoins, évoluer favorablement, s’agissant des droits et du statut des bédéastes ? Le fait que les enseignements de cette seconde enquête ont été présentés le 23 mars à l’Assemblée nationale par les responsables des EGBD, à l’initiative des députées Soumya Bourouaha (PCF) et Céline Calvez (La République en Marche), témoigne de l’intérêt porté par le législateur au sort des artistes-auteurs.
Cette présentation a d’ailleurs été suivie d’une table ronde sur la question du revenu de continuité. Rappelons que la proposition de loi visant à l’instaurer (c’est-à-dire à permettre aux artistes-auteurs de percevoir des indemnités de chômage entre deux projets, à l’instar des intermittents du spectacle), portée par la sénatrice Monique de Marco en décembre dernier, n’a pas été acceptée (Rachida Dati elle-même, alors ministre de la Culture, ayant rendu un avis défavorable), alors que ce régime est en vigueur en Belgique, où les dessinateurs en bénéficient.
(Bandeau : dessin de Claire Gaudriot)

