Si vous suivez régulièrement ce blog, vous n’êtes pas sans connaître mon attachement au strip d’Ernie Bushmiller Nancy, dont j’ai déjà en mai 2024 [https://www.thierry-groensteen.fr/index.php/2024/05/16/le-sacre-de-nancy/]. J’y reviens à la faveur de la traduction, par Casterman, du roman graphique de Bill Griffith Three Rocks. Le sous-titre résume bien le propos de l’ouvrage : « L’histoire d’Ernie Bushmiller, l’homme qui créa Nancy ». Mais il ne s’agit pas uniquement de la biographie d’un dessinateur par un autre dessinateur (à la manière dont Stanislas et Philippe Wurm ont pu, avec leurs scénaristes respectifs, mettre en images les vies d’Hergé et d’Edgar P. Jacobs). Griffith nous propose aussi une analyse des ressorts du strip. Ce faisant, il reproduit un si grand nombre de dailies et de Sundays de Nancy que Three Rocks en constitue une sorte d’anthologie. Les noms des deux dessinateurs auraient pu figurer côte à côté sur la couverture, l’œuvre de l’un étant enchâssée dans celle de l’autre.

Esthétiquement parlant, je ne peux pas dire que je trouve le résultat très réussi. Les dessins de Griffith sont peu séduisants (l’air perpétuellement niais qu’il prête à Bushmiller, son « héros », finit par agacer), la cohabitation des deux styles n’est pas toujours heureuse et le lettrage des textes est trop grand, ce qui crée un déséquilibre inélégant par rapport aux images. Mais l’amateur de Nancy passera outre, et sera récompensé en apprenant toutes sortes de choses passionnantes.

« Three Rocks », page 133 (détail) — © Casterman

Par exemple, que Bushmiller, quand il se vit confier la reprise de la série Fritzi Ritz (au sein de laquelle il allait, en janvier 1933, faire naître Nancy, nièce de Fritzi), était le plus jeune de tous les dessinateurs de newspaper strips. Qu’il a travaillé comme gagman à Hollywood pour le compte de Harold Lloyd (voir les pages 56ss). Ou bien encore qu’il construisait ses gags à partir de la chute, commençant systématiquement par dessiner la dernière case, pour imaginer dans un second temps l’enchaînement susceptible d’y conduire.

Griffith insiste sur la dimension conservatrice du strip (qui s’exprimait notamment par des railleries insistantes sur la jeunesse hippie) et sur sa dimension méta, c’est-à-dire sur le jeu avec les codes du dessin et les conventions de la bande dessinée. Il a cette heureuse formule : « Nancy ne vous dit pas ce que c’est que d’être un enfant. Nancy vous dit ce que c’est qu’être une bande dessinée. »

Bill Griffith, Three Rocks, page 102

« Three Rocks », page 102 (détail) — © Casterman

Confit en dévotion, Griffith pousse peut-être un peu loin le dithyrambe : « Little Nemo peut couper le souffle, Pogo est plein d’esprit, Crumb et brillant, mais Nancy est la perfection. » (p. 173)  Son récit, en tout cas, est très documenté – même s’il ne s’interdit pas quelques détours par la fiction (voir la correspondance entre Bushmiller et Samuel Beckett, ou la séquence finale, romantique, que l’on jugera, selon son humeur et son tempérament, niaise ou émouvante).

Les amateurs d’exercices oubapiens ne manqueront pas, à la page 67, une tentative d’hybridation entre les univers de Fritzi Ritz et de Krazy Kat.