Au début des années 2010, j’avais proposé aux éditions Plon de contribuer à la collection des « Dictionnaires amoureux » par un volume sur la bande dessinée et j’avais été éconduit. Près de quinze ans après paraît le Dictionnaire amoureux de la bande dessinée sous la signature de Benoît Peeters et c’est très bien ainsi. Quand j’ai appris de la bouche de l’intéressé qu’il travaillait à ce livre, j’ai tout de suite ressenti la plus vive curiosité pour la table des matières qu’il élaborerait. C’est d’elle seule que je parlerai ici, et non du texte lui-même.

En effet, un Dictionnaire amoureux ne doit pas s’astreindre à l’exhaustivité d’un dictionnaire ordinaire. La nature des entrées est à la discrétion de l’auteur, ce qui la rend bien plus intéressante et révélatrice. Comme l’écrit Benoît dans son bref texte d’introduction, le livre est « le reflet de [son] histoire, de [ses] rencontres et de [ses] goûts ». En effet, la Table qui nous est à présent dévoilée se donne d’abord comme générationnelle et, par ailleurs, très resserrée sur le domaine francophone. D’ailleurs un seul pays a droit à son article dédié : la Belgique.

Regardons les quelques entrées qui renvoient à des magazines : on y trouve en tout et pour tout Tintin, Spirou, Pilote, Métal hurlant et (À Suivre), et un seul titre étranger : RAW, la revue avant-gardiste que dirigeaient Art Spiegelman et Françoise Mouly. Cette short list exclut tous les périodiques d’avant-guerre (on ne trouvera rien ici sur La Semaine de Suzette ou le Journal de Mickey), les titres un peu moins canoniques (Vaillant, Charlie mensuel, L’Écho des savanes…), la presse étrangère et les revues d’études. Les éditeurs sont moins nombreux encore à bénéficier d’un article, puisque, sauf erreur, seuls Futuropolis et L’Association y ont droit. À travers ce seul échantillon, on voit se dessiner à grands traits une histoire de la BD franco-belge, dans sa version traditionnelle puis à travers l’émergence de ce que, pour faire court, on appellera la BD d’auteur.

Du côté des auteurs, ils sont une soixantaine, issus du domaine francophone, à bénéficier d’une notice, soit un groupe deux fois plus nombreux que les représentants de toutes les autres nations du monde. Parmi eux, quelques scénaristes : Goscinny, Charlier, Christin et Greg – mais pas Van Hamme. Et des personnalités telles que Spielberg et Tchang (choix du tintinologue émérite qu’est Peeters), Sartre (pour avoir confessé dans son récit autobiographique Les Mots qu’il lisait des bandes dessinées enfant ? Sinon que diable vient-il faire ici ?), Umberto Eco, Federico Fellini et Alain Resnais, tous trois liés de près à l’émergence du mouvement bédéphile dans les années soixante.

Vient ensuite la liste fournie des entrées correspondant à des notions. La question de la légitimation paraît y occuper une place éminente, puisque, outre un article à ce vocable, on trouve « Académies », « Angoulême », « Appellations », « Expositions » ou encore « Roman graphique ». D’autres entrées rendent compte de la pratique du scénariste des Cités obscures : « Architecture » « Écrire la bande dessinée » ou « Questions de métier ». « Case », « Féminisation », « Héros », « Ligne claire », « Onomatopées », « Planche originale » ou « underground » sont attendus, « Krollebitche » un peu moins. On chercherait en vain un article « Manga » (quatre mangakas ayant le leur : Otomo, Tezuka, Tsuge et Urasawa). Je me suis amusé à vérifier : seules 14 notions traitées par Peeters figurent, sous la même désignation, parmi les 145 entrées du Dictionnaire esthétique et thématique que j’ai dirigé voici quelques années (Le Bouquin de la bande dessinée, Robert Laffont, 2020).

Une dernière série d’entrées renvoient à des œuvres : une petite vingtaine, parmi lesquelles on trouve aussi bien Zig et Puce que Krazy Kat, Mafalda que Les Passagers du vent, L’Ascension du Haut Mal que Persepolis. Les entrées les plus inattendues dans cette liste sont sans doute Aya de Yopougon et Vie – ou Théâtre ? (de Charlotte Salomon).

Il est difficile de se défendre contre l’impression que l’ensemble est, somme toute, assez convenu. Il y a peu d’entrées qui piquent la curiosité, à l’instar de « Adultère », « Babelgique », « Blind test », « Ça se calme un peu, dirait-on », « Crétin des Alpes », « Endive », « Grand Cric » ou « J’avais quinze ans » qui (parmi bien d’autres) figuraient au sommaire du Dictionnaire amoureux de Tintin du plus facétieux Albert Algoud (2016).

Dès lors, mon attente de lecteur se trouve déplacée. La question devient : comment Benoît Peeters s’y est-il pris pour renouveler l’approche et personnaliser le discours, s’agissant de sujets sur lesquels, pour la plupart, tant a déjà été écrit ? On peut, je pense, lui faire confiance.