Alors qu’une sortie de crise se dessine pour 2027, pouvoirs publics et professionnels du secteur ayant confié le sort du festival d’Angoulême à l’association ADBDA qui devrait nommer un nouvel opérateur en mars, nous sommes à dix jours de la manifestation de remplacement, appelée Le Grand Off, qui tiendra lieu de festival cette année. Un événement conçu dans la hâte, grâce à la mobilisation de toutes les forces vives d’Angoulême (collectivités, institutions culturelles, écoles, éditeurs locaux, associations, librairies…), et qui bénéficie, à titre exceptionnel, d’une subvention de la municipalité à hauteur de 400 000 €, soit à peu près le montant qu’elle versait habituellement à la structure du « sortant » Frank Bondoux, 9eArt+. Pour le détail des rencontres, signatures, expositions, concerts et autres festivités, je renvoie au site https://legrandoff.com

Sous la plume d’Armel Le Ny, la Charente Libre décrivait le 15 novembre 2025 Frank Bondoux comme « l’homme qui aura réussi l’exploit d’organiser pendant 18 ans le festival de BD d’Angoulême alors qu’il n’aime ni la BD, ni Angoulême, encore moins le concept de fête ». Il est certain que les organisateurs du Grand Off, eux, ont en commun d’aimer la BD et Angoulême, la BD à Angoulême, et ont bien l’intention de dissiper la sinistrose qui avait gagné la Cité des Valois.

Mais beaucoup d’interrogations subsistent quant à ce qui va réellement se passer dans quelques jours et quant au scénario pour la suite. Car chacun a sa propre carte à jouer, et tôt ou tard les attentes et les ambitions des uns et des autres risquent d’entrer en opposition.

Du côté des organisateurs du Grand Off, il s’agit de redonner de la convivialité à la manifestation, d’instaurer la gratuité, de soutenir les hôteliers, restaurateurs et commerçants, de valoriser l’écosystème et les talents locaux (on évalue à près de 300 le nombre d’autrices et auteurs vivant sur place, qui pour beaucoup ont étudié à l’EESI ou dans quelque autre école du pôle Magelis : EMCA, Atelier, Human Academy…), de satisfaire les revendications des auteurs et – surtout – des autrices. D’après les contacts que j’entretiens dans le milieu, il me semble qu’un grand nombre de professionnels parisiens viendront passer au moins un jour ou deux sur place, à la fois désireux d’apporter leur soutien à l’idée « le festival d’Angoulême vivra » et curieux de voir ce qu’il y aura lieu de penser de la version alternative proposée. La grande inconnue restant de savoir si, en dehors de la population charentaise, il y aura un public qui se déplacera, après que tout le monde eût acté qu’il n’y aurait pas de festival cette année, en l’absence des principaux éditeurs et alors que les grandes expositions prévues (comme celle sur les 40 ans des éditions Delcourt à la Cité, la rétrospective David Prudhomme à l’Hôtel Saint-Simon, les expositions de manga au musée…) n’ouvriront pas.

Mais si le Grand Off est une réussite, croit-on qu’après cela chacun rentrera dans son trou, renoncera à l’argent public obtenu cette année et remettra sans états d’âme les clés du festival au nouveau prestataire qui sera désigné, quel qu’il soit ? Il y a fort à parier que le Off voudra continuer d’exister fortement à côté du In, et de revendiquer une pleine visibilité.

Par ailleurs, les listes de gauche qui entrent dans la bataille des municipales ont leur idée sur ce que le festival devrait être dans l’avenir. Elles souhaitent marquer leur différence avec l’ère Bonnefont, appelant à un festival plus citoyen, plus égalitaire, qui rayonne dans les quartiers, s’ouvre davantage aux « publics empêchés », etc. Elles souhaitent que les angoumoisins en soient à la fois plus partie prenante et bénéficiaires. Je ne suis pas certain, en revanche, qu’elles mesurent bien la portée internationale de l’événement et aient à cœur de lui conserver son rayonnement. (Je n’ai pas étudié les propositions des listes de droite et d’extrême-droite, dont le programme ne m’est pas encore connu ; mais il va de soi que je n’en attends rien de bon.)

Autre question, et non des moindres : parmi les candidats qui vont postuler pour succéder à 9eArt+, y aura-t-il la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image ? Elle avait déposé sa candidature lorsque l’appel d’offres pour la désignation d’un nouvel opérateur était encore piloté par l’Association du FIBD. Va-t-elle récidiver et répondre au nouveau cahier des charges élaboré par l’ADBDA ? Interrogé par la Charente libre le 7 janvier, son directeur, Vincent Eches, répondait : « La Cité pourrait être candidate à deux conditions : si l’appel à projets ne pose pas des conditions d’éligibilité qui l’empêchent d’y aller en tant qu’EPCC [Établissement public de coopération culturelle] ou via la création d’une structure ad hoc. Et si son conseil d’administration l’autorise à y aller. » Mais il ne dissimulait pas vraiment son ambition : « Il y a pour moi, une forme de logique à ce que le Festival et la Cité se rejoignent. » Il faut dire que l’homme a déjà l’expérience d’une complémentarité de ce type, puisqu’il a été pendant des années à la tête de la Ferme du Buisson, lieu de diffusion et de création de l’art en Seine-et-Marne, qui organisait chaque année une manifestation de grande qualité, le PULP Festival.

Reste que, si le festival tombait dans l’escarcelle de la Cité, ce serait un retournement historique, après la guerre des tranchées qui a longtemps prévalu entre les deux structures (voir ci-dessous la tribune que j’ai donnée au Monde le 19 novembre dernier). Disons-le, ce serait même un tremblement de terre, qui modifierait tous les équilibres locaux et la physionomie même de la manifestation.

Il y aura, bien sûr, d’autres candidats. Qui ne font pas forcément tous envie. Ainsi, Paris Livre Événements, filiale du SNE créée en 2021 et qui préside aux destinées du Festival du Livre de Paris, a, de mon point de vue, réussi à complètement vider cette manifestation historique (qui s’appelait naguère Salon du Livre de Paris) de son intérêt, notamment en pratiquant des prix au mètre carré totalement prohibitifs qui dissuadent même les plus grands éditeurs d’y prendre plus qu’un stand ridiculement modeste, où l’on ne trouve désormais rien d’autre que les nouveautés et bestsellers disponibles dans toutes les librairies.

Quel que soit le succès du Grand Off, auquel on souhaite évidemment bon vent, l’avenir du festival d’Angoulême n’est pas encore écrit. Espérons que les décisions qui seront prises nous permettront de pousser un grand ouf.