Paru chez Atrabile huit mois après sa parution américaine chez Pantheon Books, c’est le livre de bande dessinée le plus remarqué de la fin 2025. « Un album d’une puissance vertigineuse » selon Livres Hebdo. La presse américaine était pareillement dithyrambique, le Comics Journal parlant d’un travail « phénoménal, repoussant les barrières ». Tongues, d’Anders Nilsen, est cet OVNI éditorial. Il comprend 372 pages et ce n’est que le premier volet d’un diptyque dont le deuxième volume est prévu en 2027.
En dépit de son nom à consonance scandinave, Nilsen est un artiste américain. Il fait partie de l’école de Chicago. Dans les années 2000, avec Jeffrey Brown, John Hankiewicz, Paul Hornschemeier, il avait fondé un groupe appelé The Holy Consumption. Âgé d’une petite cinquantaine d’années, il a derrière lui une poignée d’albums remarqués, en particulier Big Questions, un pavé de 600 pages paru à l’Association en 2012. Son ouvrage intitulé The End (2022), tiré de ses carnets tenus après la mort de sa fiancée, Cheryl Weaver, en 2005, n’a pas été publié en France.
Tongues ne se laisse pas aisément résumer. Des lieux et des temps différents (ces derniers signalés par des indications utilisant la datation AEC) s’y répondent, et l’on a du mal à indexer le « présent » sur l’échelle du temps historique (une allusion à Trump se glisse à la page 239). Il est tout aussi difficile de l’assigner à un genre : uchronie, fantastique, mythologie, géopolitique et philosophie se tissent pour produire quelque chose d’unique. Et il s’agit d’un récit choral, avec des personnages multiples dont les destins s’entrecroisent. Tongues est donc un livre qui ne se livre pas facilement ; en témoignent déjà la couverture, énigmatique, et le fait que le titre ne soit pas traduit.
Le lecteur met longtemps à comprendre les enjeux d’un récit découpé en brefs chapitres. Prisonnier, Prométhée se fait chaque jour bouffer le foie par une femelle aigle avec laquelle il a des conversations sur les humains. Un jeune américain du nom de Teddy Roosevelt se promène dans le désert avec un ours en peluche attaché sur le dos. Des mercenaires et une milice cagoulée se livrent à des coups de main violents. Une petite fille répondant au nom d’Astrid, originaire d’Afrique de l’Est, est chargée d’une mission meurtrière. Comment ces histoires sont-elles connectées ? Qui combat qui, qui vise quoi, qui est manipulé ? Le nom d’Oméga est fréquemment cité, qui serait une réincarnation de Jupiter, raison pour laquelle ses partisans sont appelés les « Anneaux ». Ce n’est que parvenu à la fin de l’album (un superbe objet, soit dit en passant) que l’on découvre une page présentant succinctement la « distribution ». Il eût peut-être mieux valu la mettre au début car, aussi longtemps qu’il en ignore l’existence, le lecteur ne va pas y chercher les informations qui pourraient l’aider.
Heureusement, même si l’on progresse à tâtons dans cet écheveau (où se côtoient humains, dieux, animaux parlants – comme déjà les oiseaux dans Big Questions – et êtres hybrides ou mutants), chaque scène est suffisamment belle, forte ou intrigante pour que, loin d’éprouver un quelconque découragement, le lecteur se contente de cette satisfaction immédiate, confiant dans le fait qu’il comprendra en temps voulu.

« Tongues » page 100 © Atrabile
Ce qui, cependant, m’a déconcerté, c’est le fait que la sexualité paraisse totalement absente de cet univers (plusieurs personnages qui évoluent nus sont visiblement dépourvus de tout attribut génital) et qu’une proportion importante des protagonistes de cette fresque où la violence est omniprésente sont des enfants ou ressemblent à des enfants.
Sur le plan graphique, on peut regretter que le trait de Nilsen soit un peu mou, qu’il manque de vigueur, de sève, de chair. Mais si les personnages ont quelque chose d’ectoplasmique, la mise en scène, le découpage, la couleur sont au-dessus de tout éloge. Et que dire de la mise en page ? Nilsen a inventé un système qui lui est propre, mais qu’il applique précisément sans systématisme, parvenant sans cesse à le renouveler. Sur chaque page, les images, aux formes souvent irrégulières, jointes à bords vifs, composent un assemblage compact au contour (à l’hypercadre) toujours différent. Cette originalité ne nuit aucunement à la lecture : jamais le regard ne se perd, jamais il n’hésite sur le chemin à prendre. De temps en temps un dépliant ou une composition en double page introduit une échappée. C’est original, fort, souvent très beau.

« Tongues » page 189 © Atrabile
L’Américain semble croire que les mythes des Anciens peuvent éclairer notre présent. À travers une bande dessinée ample, foisonnante, constamment divertissante, il propose une réflexion sur l’évolution du monde, sur le temps, la violence et le langage. Une œuvre qui compte, et qui comptera longtemps.
[ Anders Nilsen, Tongues, Atrabile, 372 pages, 38 €. ]

