« La méta-BD, qu’est-ce que c’est ? » s’interroge en couverture le dernier numéro du Dessableur (n° 19, daté décembre 2025). Et la revue trimestrielle du Centre belge de la Bande dessinée (qui proclame sa vocation de traiter de « sujets pointus » !) de consacrer quelques pages à ces innombrables récits dans lesquels « le personnage a conscience qu’il est un personnage de bande dessinée ». Les exemples reproduits sont, pour certains, canoniques (Bringing Up Father, Achille Talon, Imbattable de Pascal Jousselin…) et, pour d’autres, un peu moins attendus (Victor Hussenot).

L’élaboration théorique reste très succincte et, plutôt que de « méta-BD », il faudrait, pour qualifier certains des extraits montrés (par exemple celui où Gai-Luron s’adresse directement à Gotlib, ou celui où Krazy Kat plonge dans un encrier qu’une main – celle d’Herriman, nécessairement – vient aussitôt refermer) noter qu’ils relèvent plus précisément de ce qu’il est convenu d’appeler la métalepse.

George Herriman, "Krazy Kat" réflexif

George Herriman, « Krazy Kat », 1919

Pour d’autres (je pense notamment aux exemples pris chez Fred et Marc-Antoine Mathieu), on est tout simplement face à des cas d’œuvres réflexives, qui jouent avec leurs codes, sans que la conscience du personnage telle qu’elle a été évoquée plus haut n’entre véritablement en compte. Je me permettrai de rappeler ici les deux grandes études que j’ai publiées sur les procédures réflexives dans la bande dessinée : « Bandes désignées : de la réflexivité dans les bandes dessinées », Conséquences, n° 13/14, Contrebandes, 2e trim. 1990, p. 132-165, et « Feintise et travestissement : la BD maquillée », RS/SI, vol. 37 (2017) n° 3 / vol. 38 (2018), n°s 1-2, Montréal, Association canadienne de sémiotique, janvier 2019, p. 19-32.

Tout récemment je me suis occupé à concevoir une exposition (visible jusqu’au 28 février à Paris, dans la galerie Vivienne) sur « L’Art vus par la BD ». L’art ou plutôt les arts, et plus précisément ceux représentés au sein de l’Académie des beaux-arts, commanditaire de l’événement : peinture, sculpture, architecture, musique, danse, cinéma, photographie… Mais également dessin. Pour cette section particulière, je me suis interrogé : fallait-il montrer des œuvres à caractère réflexif, ayant le fonctionnement propre de la bande dessinée comme sujet ou prétexte ? J’ai préféré faire un pas de côté et réunir des séquences qui, chacune à sa manière, interrogent les pouvoirs du dessin comme tel, mais pas le neuvième art dans sa spécificité.

C’est ainsi que l’on peut voir côte à côte deux « batailles de dessin ». La première, extraite de Piero, évoque le jeu auquel se livraient, enfants, Edmond Baudoin et son frère : sur une feuille, placer deux châteaux-forts face à face, et livrer bataille en introduisant chevaliers, catapultes, échanges de flèches, cadavres, explosions, jusqu’à ce que la feuille devienne illisible. La deuxième, tirée de l’album Les Amoureux, de Victor Hussenot (tiens tiens…), montre un petit homme et une petite femme qui se livrent à une joute amoureuse à coups de grands dessins évolutifs tracés dans le vide en rouge et en bleu – comme une séance d’animation fantasmatique.

Edmond Baudoin, "Piero" : la bataille de dessin

La séquence de la bataille de dessin dans « Piero ». Planches originales, collection musée de la Bande dessinée, Angoulême

En face, on trouvera neuf strips tirés de la conclusion de l’album de François Matton Autant la mer (2009). J’ai toujours aimé les qualités descriptives et sensibles du dessin-écriture de cet artiste méconnu dans le milieu de la BD parce que ses livres sont publiés chez P.O.L., maison littéraire étrangère au sérail. Dans ce passage, un navigateur jette l’ancre et sort un carnet dans lequel il accumule les dessins, les uns d’observation, les autres d’imagination. Il n’y a plus de narration à proprement parler, juste une succession de croquis reliés par un texte à la première personne qui nomme les sujets représentés… et la séquence finit dans l’abstraction.

Ce qui fait une transition parfaite avec la quatrième et dernière œuvre présentée (intégralement) dans cette section de l’exposition : l’histoire d’un Petit Trait, par Baladi (L’Association, « Patte de Mouche », 2008). Ainsi c’est bien le dessin lui-même, et ses sortilèges, qui est thématisé dans cette petite salle, dont le jeune homme qui assure la surveillance des lieux me dit qu’elle est la plus appréciée des visiteurs. Ou faudrait-il parler de méta-dessin ?