La bande dessinée ne peut pas être définie comme étant ontologiquement le fruit d’une collaboration entre le texte et l’image, étant donné l’extraordinaire richesse de la tradition de la bande dessinée muette, celle qui se passe d’aucun mot et se repose sur la seule efficience des dessins pour développer son propos. Richesse que je donnerai à voir dans toute son étendue en 2027 à travers une exposition et un livre.

Pour aujourd’hui, j’aimerais faire découvrir une curiosité, un ouvrage expérimental et déconcertant dans lequel texte et dessin s’absentent tour à tour et, quand ils cohabitent, semblent chercher de nouvelles façons de se confronter l’un à l’autre.

Gespräch est un petit album cartonné de 36 pages, paru en Allemagne (à Meersburg) en 1994, autoédité par Manfred Kooistra et sa compagne de l’époque, Birgit Hartung, les coauteurs (auquel Gregor Abraham avait prêté son concours pour la mise en page). Kooistra dessinait et Hartung – étudiante en théorie de la littérature – prenait en charge le texte. L’ouvrage s’ouvre par le « chapitre quatre » d’un roman de fantasy (dont il n’existe que ce fragment). Suivent quelques pages de bande dessinée, muettes, dessinées dans un style pointilliste hyperréaliste, dans lesquelles le dessinateur s’autoreprésente explorant les ruines médiévales de Meersburg, qui surplombent le lac de Constance. La troisième partie consiste en une discussion entre Birgit et Manfred au sujet du roman supposément en cours d’écriture. La scène commence comme une BD classique, dialoguée, à ceci près que chacun des deux protagonistes a lettré ses propres répliques, avec des inflexions cherchant à manifester les intonations, la prosodie, etc. (À cette époque, Kooistra étudiait la linguistique.) Le lettrage se fait de plus en plus irrégulier et le dessin à son tour se brouille, pour s’effacer complètement au profit de monochromes noirs. Durant quelques pages, le verbal et l’iconique sont l’un et l’autre en crise, troués, intermittents, jusqu’à ce que le dessin reprenne le dessus.

Manfred Kooistra, "Gespräch"

« Gespräch », pages 16 et 23

Dans les pages 28 à 33, d’une grande sensualité, le texte s’est à nouveau absenté, et l’on ne voit que les mains de Manfred et Birgit qui s’effleurent, s’étreignent, paraissant expérimenter différentes façons de se mêler et de se disjoindre, comme si à travers cette conversation tactile elles métaphorisaient les instances mêmes du mot et de l’image, cherchant à tâtons les voies de la collaboration en dépit de leur hétérogénéité constitutive, en même temps qu’elles disent la distance entre l’homme et la femme qui, même dans l’amour, ne parlent pas tout à fait le même langage.

Le titre, Gespräch, signifie conversation, entretien, mais peut aussi prendre le sens de « rencontre-débat ». Selon moi, il désigne ici à la fois les échanges entre les deux protagonistes et cette confrontation entre les deux « matières de l’expression » utilisées.

De ce petit livre étrange, dont l’interprétation reste ouverte, Manfred Kooistra concède qu’il manque d’un véritable récit et est quelque peu « surchargé d’expérimentations ». C’est le seul qu’il ait dessiné ; mais il avait publié quelques-autres histoires courtes entre 1990 et 1993, dans des revues confidentielles (Sprühende Phantasie, Wandler ou Panel), dont certaines étaient muettes. C’était le cas, notamment, de « Coed », dans Hit it! n° 9 (1992), ou de « Argoat », dans Ink! n° 1 (juin 1993), deux récits en 5 pages qui s’apparentent à des rêveries érotiques.

« Argoat », page 3

Kooistra a ensuite délaissé la bande dessinée pour une tout autre carrière, devenant psychothérapeute, tout en continuant d’écrire, sous pseudonyme, de la fiction littéraire.