La sortie de Gamma… visions met un terme à la folle entreprise de Jens Harder, entamée avec Alpha… directions (2009) et poursuivie avec Beta…. Civilisations I et II (les trois premiers volumes viennent d’être réimprimés, augmentés d’une jaquette). Cette tétralogie, qui représente vingt années de travail, peut désormais être appréciée dans sa pleine dimension, du point de départ de l’humanité (le Big Bang) jusqu’à son point d’arrivée (pour des raisons d’équilibre et d’esthétique plus que par conviction, l’auteur retient l’hypothèse du « Big Crunch »).
J’ai relaté dans Une vie dans les cases comment j’ai fait la connaissance de Jens, venu au festival d’Angoulême, pour la première fois, en juillet 2003. Je l’ai vu s’arrêter devant mon stand, où n’étaient encore proposés que cinq livres (je commençais juste mon activité), avec son carton à dessin sous le bras. Il m’a montré les premières planches de Leviathan et j’ai instantanément eu la certitude d’être devant un auteur au sens plein du terme, porteur d’un univers très personnel. Je lui ai dit que ce n’était pas la peine d’aller voir aucun autre éditeur, que j’étais très désireux de faire ce livre avec lui et que je lui enverrais un contrat dès la semaine suivante. Il m’a accordé sa confiance, et notre collaboration s’est poursuivie pendant deux décennies, jusqu’à ma retraite d’éditeur.
Le jury du festival d’Angoulême avait couronné Alpha… directions d’un « Prix de l’audace » créé pour l’occasion. Dès ce volume inaugural, on mesurait en effet le caractère exceptionnel, hors-norme, empreint d’une témérité et d’une ambition qui laissaient pantois, d’un projet scientifique autant qu’artistique, qui ne visait à rien moins qu’à récapituler l’histoire du monde et l’odyssée de la vie (c’est moi qui ai proposé à Jens, d’abord réticent, de donner ce titre – emprunté à Jean-François Lyotard et Michel Serres – à l’ensemble du cycle : Le Grand Récit). Quant à la méthode, que j’ai amplement commentée ailleurs (voir le chapitre 10 de Un art en expansion et le chapitre sur « Le temps long et sa représentation » dans La Bande dessinée et le temps), elle consiste, comme l’on sait, à réunir, monter et faire dialoguer des images de toutes provenances, redessinées, qui récapitulent le patrimoine iconographique de l’humanité.

© Actes Sud
Gamma… visions déconcertera sans doute les lecteurs d’Alpha et Beta. C’est assurément un ouvrage plus clivant, qui peut séduire ou irriter. D’abord, parce qu’il y a moins de diversité dans les images convoquées, qui appartiennent cette fois dans leur presque totalité à un répertoire plus homogène et mieux identifié, celui de la science-fiction : robots, astronefs, machines en tous genres, villes, stations orbitales et colonies du futur, en un mot tous les motifs de l’imaginaire technologique, jusqu’à l’indigestion. Ensuite parce que ces images sont comme solarisées, pixellisées, quelquefois difficiles à lire précisément, et soutenues par un bleu froid et lumineux qui pique les yeux.
Fidèle aux principes structurants observés dans les livres précédents, l’auteur divise son propos en chapitres, périodisant le futur, et conclut chacun d’eux par une synthèse chronologique récapitulative. Cela donne par exemple des propositions telles que
2041 : lancement de la monnaie mondiale Globo.
et
2054 : Naissance du premier Human sur la Lune.
Mais aussi, plus énigmatiques :
2079 : Le design des rêves est interdit.
ou :
2098-2113 : Période des Quinze Étés évanouis.
ou encore :
4000 : L’achèvement du module de Dyson est annoncé.
En s’appuyant sur les théories et les connaissances actuelles, Jens Harder a donc entièrement scénarisé un « futur possible » – essentiellement post-humaniste et qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne fait pas rêver – dont on peut suivre les grandes lignes sans pour autant en comprendre tous les méandres. Rien qu’en cela, il va bien au-delà des œuvres d’anticipation ou des récits dystopiques habituels, qui presque tous imaginent un état de la civilisation, dans telle partie du monde, à tel moment donné. Au contraire, Gamma… visions tire tous les fils de notre avenir (climatique, biologique, technologique, politique…), les entrelace et les suit sur plusieurs millénaires sans laisser aucun trou dans la trame des événements. La prouesse est stupéfiante.

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Elle l’est d’autant plus que Jens feint de laisser à l’IA la responsabilité du récit (ce qui explique notamment le dérèglement de l’orthographe). Un subterfuge narratif d’autant plus pertinent que Jens s’est effectivement appuyé massivement sur l’IA dans le processus de réalisation de ce livre. Les planches des trois volumes précédents avaient été dessinées sur papier. Gamma, au contraire, est entièrement digital. L’auteur avait d’abord souhaité retraiter toutes ses images source au moyen d’un algorythme. Le résultat ne l’ayant pas convaincu, il a renoncé à cette idée, mais pas à recourir à l’IA : invitée à « halluciner » son propre développement et les conséquences de son hégémonie dans l’avenir, elle a (via, notamment, des programmes comme MidJourney et StableDiffusion) généré des images inédites qui représentent 10 à 15 % du total des cases de l’album.
Plus encore que les premiers tomes de cette tétralogie qui marque d’ores et déjà l’histoire du neuvième art, Gamma… visions donne énormément à penser… et n’est pas sans renforcer les inquiétudes qui traversent le temps présent. « En suscitant un phénomène de catharsis, cet imaginaire technomorphe permet de purger le processus d’innovation de ses passions négatives et de l’orienter vers le progrès de l’humanité », a écrit le prospectiviste Thomas Michaud dans la revue Technologie et innovation (https://www.openscience.fr/Science-fiction-et-les-enjeux-de-l-imaginaire-technologique). Puisse-t-il dire vrai et Gamma contribuer à ce sursaut.

