L’été offre le loisir de se plonger dans les ouvrages parus durant l’année dont on avait différé la lecture. Ainsi, pour moi, de Sacrée Bunche, l’anthologie des bandes dessinées d’Aline Kominsky-Crumb éditée par L’Association. Je n’avais pas ressenti d’urgence à regarder ce volume de près, car j’ai déjà, rangé dans ma bibliothèque aux côtés des albums de Robert Crumb, le monumental Need More Love. A Graphic Memoir (MQ Publications, 2007), dans lequel figurent nombre des mêmes histoires. Mais je viens de m’astreindre à le lire page et page, ce qui a suscité en moi les réflexions qui suivent.
Difficulté, d’abord, à parler du style d’Aline, de son dessin. Expressif, maladroit, étranger à toute préoccupation académique, les mots manquent en français pour dire l’équivalent de raw, crude ou même underground. Le travail de la dessinatrice semble pouvoir être rapproché d’une forme d’art brut. Mais les artistes que l’on range sous cette étiquette (voir Erwin Dejasse, Art brut et bande dessinée, Atrabile, 2022) sont autodidactes. Aline, elle, a étudié dans une école d’art, et a été, des décennies durant, la compagne de l’un des plus grands dessinateurs qui soient. C’est miracle (ou obstination au sujet de laquelle il conviendrait de s’interroger) qu’elle paraisse n’avoir jamais rien appris, jamais cherché à perfectionner son trait.
Sacrée Bunche ne réunit que des histoires dans lesquelles elle raconte sa vie ou met en scène son personnage. Il ne s’agit pas d’un prélèvement, au sein d’une œuvre plus vaste, de ce qui relèverait de la composante autobiographique. TOUTE l’œuvre d’Aline est autobiographique, entièrement et exclusivement autocentrée. Aucun autre sujet qu’elle-même ne semble avoir retenu son attention ou éveillé son désir de dessiner. Il est très regrettable que l’Association – qui a eu l’excellente idée de demander à Sophie Crumb, la fille d’Aline et Bob, de retraduire la totalité de ces pages – n’ait pas cru devoir indiquer les lieux et dates de parution des différentes histoires compilées. Ces références bibliographiques manquent car, en s’appuyant sur les dates dont l’autrice assortit quelquefois sa signature, on s’aperçoit vite qu’elles ne sont pas données dans un ordre strictement chronologique, de sorte qu’on ne peut ni reconstituer précisément le roman de la vie d’Aline ni resituer les pages dans le processus de leur surgissement. C’est d’autant plus regrettable qu’Aline se répète énormément, revenant volontiers sur les mêmes scènes, les mêmes événements. Ainsi sa première rencontre avec Robert Crumb, qu’elle épousera en secondes noces, est relatée à quatre reprises, les cases qui l’évoquent se ressemblant beaucoup entre elles. Voici ces différentes versions, l’une de 1991, les trois autres non datées.

Extrait de la page 99

Extrait de la page 113

Extrait de la page 153

Extrait de la page 191
Ce qui a assuré la notoriété d’Aline Kominsky-Crumb, c’est la franchise désarmante avec laquelle elle étale, à longueur d’histoires, les détails de sa « vie sordide » – pour reprendre l’expression citée en quatrième de couverture. Sordide en effet, quand il s’agit d’agressions qu’elle a pu subir, d’un environnement familial toxique dont elle a voulu s’échapper en se mariant (tandis que son frère s’embarquait « dans une vie de drogues et de crimes » – p. 63), singulièrement de son père (décrit comme bigot, réac, raciste et violent), ou même – avec son premier mari – de violence conjugale. Elle ne s’y appesantit guère, cependant, tout comme elle n’évoque qu’en une case (p. 185) le fait qu’elle ait, en 1967, accouché d’un petit garçon qu’elle remit aux services d’adoption. C’est dans l’autoportrait qu’elle se complaît surtout, presque toujours synonyme d’autodénigrement. Son masochisme, sa frivolité, son sentiment de culpabilité, ses addictions (au sexe, à l’alcool, au shopping), ses névroses, sa détestation de soi : voilà ce qui, du début à la fin de sa carrière, a formé le lit de son inspiration, nourrissant des pages dont on ne sait s’il faut les mettre au compte d’une forme d’« honnêteté douloureuse » (pour reprendre des mots utilisés par Aline), de l’autocomplaisance, de l’impudeur ou de la provocation. Tout cela à la fois, sans doute. L’une de ses histoires précoces particulièrement saisissante à cet égard est « Bunch plays with herself » (1975, reproduite p. 23-24). Il est notable qu’Aline aime s’enlaidir et se représenter de manière grotesque, alors que Crumb, de son côté, la représente amoureusement à la manière d’une déesse. Le temps d’une case, pourtant, elle laisse entrevoir une autre image de soi.

Extrait de la page 169 – © Aline Kominsky-Crumb 2018 et L’Association 2025
J’ai appris, en lisant ce recueil (cf. 14), qu’Aline s’est mise à faire de la BD autobiographique sous l’influence du fameux Binky Brown de Justin Green, tout comme Robert Crumb (qu’elle ne connaissait pas à l’époque) et Art Spiegelman. S’il est certain que Green a eu une importance séminale dans l’essor d’une bande dessinée du Je, Aline, elle, fit figure de pionnière parmi les femmes et devint, à son tour, un exemple autorisant d’autres dessinatrices à prendre la parole. Tout comme le sera, une génération plus tard, Julie Doucet (qu’Aline accueillera dans Weirdo).
Au vrai, il y a beaucoup de similitudes entre les œuvres respectives de Aline, l’aînée, et de Julie, la cadette. Je pense notamment à leur esthétique du remplissage, à leur insistance commune sur les fonctions corporelles et à leur partage des expériences les plus intimes (comme la perte de la virginité, survenue respectivement dans une voiture, en dépit des protestations d’Aline – cf. Sacrée Bunche p. 12 – et dans le logement proche du taudis d’un peintre rencontré dans une soirée, pour Julie – cf. « La première fois », dans Changements d’adresse, L’Association, 1998).
Cependant, réserve faite de son importance historique, la qualité de l’œuvre d’Aline me paraît très inférieure à la qualité de celle de Julie. Au terme de cette relecture, m’est avis qu’elle se réduit, pour l’essentiel, à un bavardage narcissique enclin au ressassement.

