La montée de l’extrême-droite, la probabilité de plus en plus forte qu’elle puisse accéder au pouvoir en France comme elle l’a fait en Italie, incite des artistes de toutes sortes à créer des œuvres qui sont autant de cris d’alarme destinés à réveiller les consciences. C’est ainsi que les films interrogeant les mécanismes de la collaboration et de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale n’ont jamais été aussi nombreux. Et la bande dessinée n’est pas en reste, que ce soit sur le mode documentaire (Extrême droite : le grand péril, né d’une collaboration entre le sociologue Ugo Palheta et le dessinateur Tommy, aux éditions Rue de l’Échiquier) ou sur celui de la fiction (Trop tard !, de Baptiste Delengaine, aux éditions 2042 ; l’ouvrage met en scène des personnages désuets, adorateurs de Napoléon, mais qui citent Charles Maurras et Renaud Camus).

Rappelons-nous la série La Présidente, de François Durpaire et Farid Boudjellal, entre 2015 et 2017 (Éditions des Arènes / Demopolis), qui imaginait ce que serait le règne de Marine Le Pen à l’Élysée. Elle était constituée de trois tomes dont les sous-titres respectifs annonçaient la couleur : 1. maintenant vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas, 2. il est encore temps d’éviter le pire, et 3. et si le cauchemar devenait réalité.

Le nouvel album de Pascal Rabaté, L’Enfance des ruines (comprendre : les prémisses de la catastrophe) s’inscrit dans ce mouvement de fond. L’auteur en situe l’action à Berlin en 1932. Il n’ignore pas, j’imagine, que les observateurs sont divisés sur la pertinence du parallèle qui peut être fait entre la situation actuelle et les années 1930. La crise économique et sociale et la perte de confiance dans la démocratie parlementaire invitent à la comparaison, mais le contexte idéologique et institutionnel est différent. Reste que son album est remarquable, et qu’on ne peut le lire sans réfléchir aux périls de l’heure.

À travers l’histoire de Folker Kuntz, un publicitaire tiré à quatre épingles, et de quelques beaux personnages secondaires (la sœur artiste, le trompettiste noir, la danseuse, le vieux professeur), Rabaté décrit une société frivole et insouciante, qui s’amuse, se flatte d’avoir les mœurs les plus libres et peine à voir qu’elle danse sur un volcan (la couverture est explicite : l’abîme s’ouvre sous leurs pieds). Le sujet s’est imposé à lui à la lecture du livre d’Erich Kästner Vers l’abîme. J’ai songé aussi, immanquablement, à la comédie musicale Cabaret – devenue en 1972 un film superbe sous la caméra de Bob Fosse –, elle-même inspirée du roman Adieu Berlin, de Christopher Isherwood.

L’Enfance des ruines ne retient pas seulement l’attention par la pertinence du propos et la force de la plupart des scènes. C’est aussi une éclatante réussite du point de vue graphique. Rabaté pratique un dessin expressionniste, c’est-à-dire un dessin qui, selon ses propres termes, « tord la réalité, pour créer mouvement et émotions ». Le jeu des ombres, la stylisation des corps, la science des postures et des cadrages, tout ici témoigne d’une totale maîtrise de la mise en scène, du découpage, du rythme – mais une maîtrise qui n’empêche pas le trait de respirer, de rester libre. (À cet égard on peut opposer ce livre à celui de Larcenet L’Insensé, qui témoigne d’un savoir-faire équivalent mais où, à mon sens, la vie ne circule pas.) Les scènes de foule, nombreuses (voir notamment les pages 8, 17, 27, 47 ou 68), sont particulièrement inspirées : chaque silhouette est admirablement campée, comme attrapée sur le vif, restituée avec une visible empathie. Et la couleur – une trichromie qui change au gré des séquences – vient éclairer l’action, s’éloignant de tout réalisme et participant pleinement de la dramatisation.

« L’Enfance des ruines », page 17 – © Rue de Sèvres

On pense régulièrement à Muñoz pour la lumière, les déséquilibres, telle ou telle trogne, mais également à David Prudhomme, vieux complice de Rabaté, maître en termes de justesse, de gestion des silences, d’incarnation. L’auteur d’Ibicus et des Petits Ruisseaux s’est hissé à leur niveau et ce n’est pas rien.

Rabaté, L’Enfance des ruines, rue de Sèvres, 176 pages, 27 €.

« L’Enfance des ruines », page 10 – © Rue de Sèvres