Yoshiharu Tsuge nous a quittés le 3 mars. Tout comme Jirô Taniguchi, il avait su trouver sous nos latitudes un public de curieux et de lettrés qui débordait celui des lecteurs ordinateurs de mangas.

Quand la petite maison d’édition angoumoisine Ego comme x avait publié L’Homme sans talent en 2003 (adapté et traduit par Kaoru Sekizumi et Frédéric Boilet), Tsuge était, en France, un parfait inconnu. Pourtant, avec le flair qu’on leur connaît, Art Spiegelman et Françoise Mouly l’avaient accueilli dans RAW dès les années 1980. Pour sa part, c’est par Boilet, alors installé au Japon, que Loïc Nehou – qui présidait aux destinées d’Ego comme x, avait eu l’attention attirée sur Tsuge, et sur sa recommandation qu’il l’avait publié. On comprend qu’un mangaka qui avait passé, lors de sa participation à la revue Garo, pour l’un des pionniers du watakushi manga (la « bande dessinée du moi ») ne pouvait qu’intéresser un éditeur dont le catalogue était spécialisé dans les récits intimes et l’autoreprésentation.

Page extraite de « Tchiko » (Le Marais). – © Cornélius

Cependant l’œuvre de Tsuge ne saurait être réduite à ce seul genre. Ainsi que nous l’écrivions sur les cimaises du Centre Pompidou en 2024, il était devenu « le porte-étendard d’une authentique bande dessinée d’auteur, aux accents tour à tour philosophiques, sociétaux, oniriques ou introspectifs. » On peut désormais apprécier tous les registres dans lesquels il s’est exprimé grâce aux 6 tomes de ses Œuvres parus chez Cornélius (Les Fleurs rouges, La Vis, Le Marais, La Jeunesse de Yoshio, Saisi par la nuit et Désir sous la pluie), qui totalisent plus de 1400 pages et forment l’un des ensembles éditoriaux à caractère patrimonial les plus importants de ce premier quart de siècle – tandis que L’Homme sans talent a connu une nouvelle édition chez Atrabile en 2018. Rappelons aussi la très belle exposition « Yoshiharu Tsuge, être sans exister », présentée à Angoulême en 2020, dont il nous reste le catalogue.

« Profondeur des sentiments », « implicite », « étrangeté des sentiments », « inconscient », « authenticité inédite » : tels sont quelques-uns des termes employés sur le site de Cornélius pour tenter de cerner la singularité de l’artiste. Pour ma part, j’emploierais volontiers celui d’inconfort. Inconfort assumé par Tsuge dans sa vie personnelle et professionnelle, car il a tout fait pour ne pas se laisser enfermer dans une carrière de mangaka classique, au risque de la précarité. Inconfort éprouvé par le lecteur aussi bien, qui se trouve confronté à des histoires (quelquefois des non-histoires) semblant ne tenir aucun compte des règles de la narration classique, et à un auteur qui n’a de cesse de se réinventer pour ne pas scléroser son propre langage, le figer en système. Dans certains récits, le décor prend une place considérable, traité avec un grand luxe de détails, de façon vériste ; l’homme paraît alors presque une pièce rapportée, tout juste tolérée. Dans d’autres, les fonds sont vides, et comme métaphoriques du sentiment d’abandon, de solitude. Quant aux personnages, ils peuvent affecter un réalisme que viennent renforcer des éclairages dramatiques (certainement travaillés à partir d’une base photographique), ou être tracés selon les lois du schématisme de mise dans les littératures dessinées. Tsuge oscille sans cesse entre le dessin signe et de dessin vérité. La manière dont il use des trames grises et des silhouettes traitées en ombres chinoises mériterait une étude en soi.

« L’Homme sans talent ».

Dans L’Homme sans talent, le sentiment de détresse, d’abandon, de ratage, est amplifié par des images dépourvues de paroles et d’actions. Ces silences du récit (procédé massif dans la BD moderne dont Tsuge est aussi un précurseur) sont en quelque sorte la caisse de résonance du tragique, comme s’il n’y avait plus rien à dire ni à faire parce que tout est déjà joué et qu’il n’y a plus de rédemption possible.

En dépit de sa marginalité, Tsuge a connu la reconnaissance et le succès. Il est admiré par ses pairs et son influence sur l’évolution du neuvième art vers le statut de littérature à part entière ne saurait être surestimée.

 

Pour en savoir plus : je renvoie à ces quelques études en ligne :

https://www.manga-news.com/index.php/report/Yoshiharu-Tsuge

https://www.citebd.org/neuvieme-art/yoshiharu-tsuge-un-homme-et-son-oeuvre

https://www.liberation.fr/images/2019/03/01/yoshiharu-tsuge-la-fugue-enchantee_1712440/