Je n’ai pas eu la chance de pouvoir visiter l’exposition Visionary Comics présentée au Centre belge de la Bande dessinée du 16 septembre au 7 décembre 2025, mais j’ai entre les mains le livre publié (en anglais) pour l’occasion, sous le titre The Visionary Art of Franco-Belgian Comics, 1930s to 1960s (Leuven University Press). Il s’agit d’un ouvrage collectif dont six auteurs se sont partagé les chapitres, sous la direction d’Hugo Frey et Maaheen Ahmed, qui retient l’attention par l’originalité de son propos et la qualité de son iconographie (ce dernier point se vérifiant rarement dans les publications universitaires).
L’exposition et le livre ont été conçus pour valoriser la collection d’Alain Van Passen, constituée de quelque 127 titres de la presse enfantine illustrée publiés en langue française entre 1935 et 1965, pour la plupart en séries complètes. Cette collection exceptionnelle a été déposée à l’université de Gand entre 2018 et 2020 et a déjà fait l’objet d’une évocation dans le n° 16 de la (regrettée) revue de Philippe Capart La Crypte tonique. Les pages présentées ou reproduites ne sont pas toutes signées de créateurs belges ou français : il suffit qu’elles aient été publiées en version francophone. À cet égard, il est amusant de noter que le matériel américain a presque toujours été publié dans nos « illustrés » sans nom d’auteur. Il nous est certes aisé de reconnaître derrière Poupette et son fiancé les personnages de Polly And Her Pals et le style inimitable de Cliff Sterrett ; mais il faut l’érudition des auteurs pour identifier en Liana fille de la jungle (dans Mon Journal en 1947) la version française de Nyoka the Jungle Girl, héroïne de comic book dont la carrière s’étendit de 1941 à 1953 chez Fawcett Comics, puis chez Charlton Comics de 1955 à 1957 ; plusieurs des dessinateurs de MAD et des EC Comics y contribuèrent.
Visionary Art : cette appellation fait écho à la formidable anthologie de Dan Nadel Art Out of Time : Unknown Comics Visionaries (New York : Adams, 2006), et l’on n’est pas surpris qu’il ait été demandé à celui-ci d’écrire la préface. Dans son introduction, Hugo Frey (professeur à l’université de Chichester) explique que le qualificatif de visionnaire s’applique à merveille au corpus puisqu’il « englobe toutes les BD étranges et merveilleuses qui nous surprennent sans cesse » (p. 6 ; traduit par mes soins). Et de noter que les récits fantastiques, si nombreux dans le corpus considéré, regorgent d’images et de figures cauchemardesques, grotesques, fulgurantes (l’influence de H.G. Wells, Arthur Conan Doyle, Edgar Allan Poe, Jules Verne et quelques autres étant aussi prégnante que celle d’Edgar Rice Burroughs). »
Les chapitres sont successivement consacrés aux superhéros, aux récits de guerre, aux savants, au slapstick, aux personnages d’enfants et d’animaux, aux dinosaures, à l’aviation, aux « paysages surréels » et aux adaptations littéraires (où l’on trouve, p. 233, un Don Quichotteannoncé comme d’auteur inconnu alors que la signature de Jean Trubert y est bien visible). Dans l’impossibilité de tout citer, je retiendrai comme particulièrement frappantes, à mon sens, les deux doubles pages (p. 24-25 et 150-151) de la série Akkor, roi de la planète, dessinée par Guy Depière pour Aventures illustrées en 1941. Ces visions naïves et colorées s’inscrivent, selon moi, dans une généalogie du bizarre qui va de Fletcher Hanks à Olivier Schrauwen – pour citer deux auteurs que j’ai publiés. Il est à noter que Depière était aussi l’éditeur de cet hebdomadaire, publié à l’enseigne de Studio Guy, et qu’il était entouré d’assistants tels que le jeune Fred Funcken, Fernand Cheneval ou encore Marcel Moniquet.

« Akkor, roi de la planète », détail
Puis la page des Aventures fantastiques du Professeur Soupe, de Mat, parue dans Junior en juin 1936 (cf. p. 76). Le protagoniste, son jeune acolyte et leur chien ont atterri sur une planète où la pression varie constamment, ce qui a pour effet de les aplatir et de les étirer alternativement.

Remarquables aussi, Atom Boy au pôle sud, dans Pat en mai 1947, et La Croisière jaune, dans L’Explorateur en septembre 1950 (p. 126 et 218-219). Les artistes respectifs, « Frédéric » et G. Collins, paraissent s’être donnés pour règle de produire le moins de dessin possible. Leurs images, singulièrement dépouillées, en acquièrent une poésie très singulière. Et semblent anticiper sur cette « tentation du vide » dont ont témoigné différemment des auteurs tels que Ilan Manouach, Seth ou Jérôme Dubois (cf. mon billet de janvier 2025 https://www.thierry-groensteen.fr/index.php/2025/01/29/la-tentation-du-vide/).

G. Collins, « La Croisière jaune »
Que dire enfin de La Piste malaise, dans O.K. en septembre 1948 (p. 210), d’un certain Robert Barnay dont nous ignorons tout ? Les couleurs, arbitraires et changeantes, y sont proprement stupéfiantes : tant les fonds de cases que la peau des personnages sont tout à tour orange, violets, verts ou cramoisis et paraissent n’obéir à aucune règle.
On pourrait tenir chacune des œuvres citées pour une « curiosité ». Mais celles-ci apparaissent si nombreuses qu’elles forment somme toute une littérature consistante et que l’on est en droit de se demander si la bande dessinée, en ce temps-là, n’était pas essentiellement faite de curiosités, si celles-ci ne formaient pas le cœur même du médium ? D’autant que les années 1945 à 1955 voient aussi l’apogée des récits complets (non pris en compte ici), dont j’ai écrit ailleurs (dans La Bande dessinée, son histoire et ses maîtres) que, « empreints d’une poésie naïve et souvent bizarre, voire surréalisante, [ils firent] rêver et frémir toute une génération avide d’évasion et encore relativement sevrée d’images » et qui relèvent, de toute évidence, du même imaginaire.
Hugo Frey & Maaheen Ahmed (eds), The Visionary Art of Franco-Belgian Comics, 1930s to 1960s, Leuven University Press, 286 pages, 40 €. ISBN : 978-94-6270-480-0. Le livre peut être commandé en ligne ici : https://lup.be/book/the-visionary-art-of-franco-belgian-comics-1930s-to-1960s/

