Étant présentement très occupé à mettre toute ma bibliothèque en cartons, dans la perspective d’un déménagement (ce qui m’obligera sans doute à espacer un peu mes publications sur ce blog dans les trois prochaines semaines), il me retombe entre les mains des livres que je n’avais pas ouverts depuis longtemps. C’est de l’un d’entre eux que je veux parler aujourd’hui : La Bande dessinée, de Michel Pierre ; car, paru en 1976 chez Larousse, dans la collection « Idéologies et sociétés », ce petit bouquin de 160 pages vieux d’un demi-siècle (dont on ne peut passer sous silence le fait qu’il est entaché par de trop nombreuses erreurs dans les noms propres) témoigne des préoccupations qui étaient alors celle d’une « stripologie » encore assez incertaine d’elle-même.
80 ans cette année, Michel Pierre n’en avait donc que 30 quand il signa cet ouvrage et il n’était encore que professeur au lycée de Corbeil. Historien de métier, spécialiste de l’Algérie, de l’histoire pénale et de la colonisation, il allait, dans la suite de sa carrière, enseigner à l’Institut d’études politiques de Paris et exercer diverses fonctions diplomatiques. Il sera aussi directeur littéraire chez Casterman de 1981 à 1988, directeur de la Saline royale d’Arc-et-Senans de 2007 à 2011. En 1987, il publiera Corto Maltese, Mémoires, que suivront deux autres livres sur le « gentilhomme de fortune » créé par Hugo Pratt, dont il fut l’ami.
« Idéologies et sociétés » était une petite collection encyclopédique où l’on trouvait aussi bien des ouvrages sur Les Ouvriers ou Les Paysans que d’autres dédiés aux différentes expressions de la sphère médiatique et culturelle : la presse, le cinéma, le théâtre, la radio, le roman-photo, la science-fiction.
Conformément à la doxa du temps, que défendaient Claude Moliterni et ses amis de Lucca, Michel Pierre affirme sans ciller que « La bande dessinée est née aux USA dans les années 1890 ». Töpffer, Busch et Christophe ne seront mentionnés qu’en passant, deux pages plus loin, comme les « grands ancêtres » européens. L’historien va peut-être encore plus vite en besogne quand, dans son avant-propos, il assure tout aussi catégoriquement que la bande dessinée est « entrée au panthéon des arts avec le n° 9 » et que sa « béatification a été récemment prononcée par toutes les instances qualifiées, grande presse, université, maisons d’éditions et Académie française réunies ». Autant qu’on sache, on avait pourtant encore pas mal de chemin à faire, en 1976, sur la voie de la légitimation des littératures dessinées, notamment dans le monde de l’art et des musées ou à l’université. Et s’agissant de l’Académie française, Michel Pierre ne peut faire allusion qu’à la communication publique prononcée deux ans plus tôt par René Clair sous le titre « La bande dessinée, cinéma inanimé », événement qui ne représentait pas grand-chose et demeura sans lendemain. L’affirmation de l’historien avait donc tout d’une prophétie.
Conformément à la vocation de la collection et à son propre tropisme, c’est au prisme de l’idéologie qu’il analyse le phénomène bande dessinée. Soulignant par exemple tel écho de la grande grève des cheminots de 1920 dans Bécassine, ou l’ambivalence du personnage de Rahan, qui « ouvre la voie au progrès » mais peut être taxé de « paternalisme condescendant », voire de racisme. Il cite aussi très longuement une étude du sociologue Bernard Pourprix qui voyait dans Mickey Mouse un « symbole inamovible du conservatisme politique, économique et social », les piliers de l’ordre disneyen étant, selon lui, « Propriété, Autorité, Sécurité ». Plus intéressante est son analyse comparée de deux récits exemplaires de la BD belge parus dans la première moitié des années 1950, en pleine Guerre froide : d’une part Le Rayon super Gamma et sa suite La Machine à conquérir le monde, une aventure de Jean Valhardi par Eddy Paape et Jean-Michel Charlier, et d’autre part L’Affaire Tournesol, d’Hergé ; deux histoires dans lesquelles « consciemment ou inconsciemment, le communisme est assimilé au nazisme ».
Trente pages sont consacrées à l’humour (de Popeye à Peanuts, de Goscinny à Franquin, de Mad à Hara-Kiri), trois fois moins à l’aventure. L’histoire de la censure, des deux côtés de l’Atlantique, est longuement abordée. Enfin, le livre comprend deux échappées sur la production internationale (j’entends : hors les domaines américain et francophone qui se partagent son attention quasi exclusive) : Michel Pierre aborde la bande dessinée dans l’Italie fasciste, puis la bande dessinée chinoise, certes caractérisée par son « manichéisme révolutionnaire », mais aussi « certainement celle qui, dans le monde actuel, atteint les plus gros tirages et la plus large diffusion ». Pour le coup, je présume que c’est l’ignorance des mangas qui justifie cette assertion. En effet, le Japon n’est mentionné, aux côtés des pays arabes, des Philippines et de la Yougoslavie, qu’au titre des contrées « jusqu’à présent peu représentées » où des créateurs « commencent à se faire connaître » (p. 24). La BD africaine, elle, n’est abordée qu’à travers la figure du dessinateur algérien Slim (Menouar Merabtène).
J’observe que, dans cette approche idéologique, il existe une zone aveugle : la représentation des peuples, et celles des minorités, ne sont pas examinées. On pourrait penser qu’il y a cinquante ans, la question n’était tout bonnement pas posée en ces termes. Pourtant, le même Michel Pierre concevra, en 1983, donc à peine sept ans plus tard, deux expositions consacrées, l’une à L’image de l’Indien dans la bande dessinée, l’autre à L’image de l’Afrique et des Africains dans la bande dessinée.
En revanche, les 4 pages consacrées à « la femme dans la bande dessinée », ne s’intéressent qu’aux héroïnes, c’est-à-dire à la représentation des femmes (l’on est étonné d’apprendre que, dans l’hebdomadaire Tintin, de 1946 à 1963, elles auraient été au nombre de 143 pour 998 personnages masculins), mais ne dit mot sur les femmes autrices et leur faible proportion au sein de la profession.
Pour conclure, je relève cette curieuse affirmation au sujet des auteurs : « Ceux qui se sont exprimés par le dessin ne pouvaient ou voulaient pas le faire par le verbe » (p. 104). Et Pierre d’avertir qu’« il n’y a pas beaucoup de millionnaires parmi les auteurs de bande dessinée » et de conclure son livre (exception faite d’un appendice sur l’utilisation de la BD en classe) par une assez longue citation de Robert Gigi soulignant combien il s’agit d’un métier « très exigeant, très décevant souvent aussi ».

