Les éditions Casterman nous proposent une nouvelle version du classique de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, qu’elle publia anonymement en 1818. Maintes fois adaptée sous toutes les formes possibles, l’œuvre a été élevée au rang un mythe littéraire, et le « monstre » est devenu une icône de la culture populaire. Cette nouvelle bande dessinée, signée David Sala (Le Joueur d’échecs, Le Poids des héros…), s’inscrit dans une longue suite d’incarnations par le dessin – même si c’est celle qu’en proposa le cinéma en 1931, sous les traits d’un Boris Karloff maquillé par Jack Pierce, qui s’est imposée comme référence ultime dans l’imaginaire collectif.

C’est du reste cette version cinématographique, due au réalisateur James Whale (et qui avait été précédée par des transpositions au théâtre), qui déclencha le passage du roman de la sphère textuelle à la sphère iconique. Jean-Paul Gabilliet a étudié l’ensemble des versions illustrées (pas les BD) qui ont paru à ce jour, un corpus qui comprend « trois ouvrages sont publiés entre 1932 et 1934 et, après un demi-siècle, sept ouvrages en trente-cinq ans, de 1983 à 2018. On compte huit éditions américaines et deux éditions anglaises, toutes illustrées par des hommes : deux artistes anglais (Charles Keeping en 1989, Harry Brockway en 2004), un artiste mexicain (Eko en 2016) et sept Américains », au nombre desquels Lynd Ward et bien sûr Berni Wrightson, dont la version, à laquelle il travailla pendant sept ans, parut en 1983 ; généralement considérée comme son chef-d’œuvre, elle a été rééditée par Soleil en 2017. [Lire l’article de Gabilliet en ligne : https://revues.u-bordeaux-montaigne.fr/leaves/article/view/335/177?customUrl=https%3A%2F%2Frevues.u-bordeaux-montaigne.fr%2Findex.php%2Fleaves%2Fissue%2Fview%2F31&issueTitle=Frankensteins%20intermédiatiques]

Le monstre selon Berni Wrightson

Si les illustrateurs peuvent se contenter de poser des images sur les « moments clé », les scènes « à potentiel visuel » (Gabilliet), ceux qui ont choisi la voie d’une adaptation en bande dessinée sont, en principe, plus contraints de suivre les méandres d’un récit à la structure complexe, fait de plusieurs narrations enchâssées les unes dans les autres, et d’en prendre en charge les « temps faibles ». Naturellement, certaines adaptations sont plus littérales que d’autres. Je n’entreprendrai pas ici de lecture comparée des Frankenstein proposés par Marion Mousse (Delcourt, 2007-2008, 3 volumes), avec le concours de Marie Galopin pour la couleur, par Georges Bess (Glénat, 2021) et, tout récemment encore, par Michael Walsh (Urban, 2025). La maison Casterman se souvient-elle seulement qu’elle a déjà publié un impressionnant Frankenstein en 2003, une version picturale, expressionniste et elliptique, signée Denis Deprez (auquel on doit aussi un Othello et un Moby Dick) ? Gabilliet observait que, parmi les versions illustrées, aucune « ne présente un monstre ressemblant, sinon de fort loin, à la version Karloff-Pierce » ; Deprez, lui, y faisait expressément référence, mais s’éloignait de l’esthétique du film par son usage radical de la couleur (alors que Bess, comme Wrightson, avaient choisi d’utiliser à plein le potentiel dramatique du noir et blanc).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

David Sala nous donne un Frankenstein très coloré, lui aussi – on serait presque tenté de dire bariolé. Aux antipodes des silhouettes indistinctes de Deprez, il concilie chromatisme accentué et dessin précis, aux contours et aux plans nettement découpés. Sans doute avec l’intention de magnifier ces quelques 200 pages en couleurs directes, Casterman publie l’album dans un format un peu trop grand à mon goût (d’autant que la plupart des planches comptent très peu de cases). Les face à face entre Victor Frankenstein et son « monstre », qu’il a répudié après l’avoir conçu, sont intenses ; la souffrance de la créature – grotesque, terrifiante et pathétique – vouée à la solitude et au bannissement de la société des hommes, poignante. Mais on ne peut s’empêcher de regretter un penchant à la joliesse, pas vraiment de mise quand on s’attaque à un tel drame. Les portraits des différents protagonistes sont magnifiquement « sculptés » mais ils sont peu expressifs : figés, ce sont des portraits, justement. Et les scènes d’action sont assez maladroitement rendues. Finalement, c’est en illustrateur, plus qu’en auteur de bande dessinée, que David Sala est allé à la rencontre de Mary Shelley.

Détail de la page 31 – © Casterman

Détail de la page 117 – © Casterman

David Sala, Frankenstein, Casterman, 217 pages + un cahier de « recherches et esquisses », 28 €. ISBN 978-2-203-29271-0