Samedi 14 mars, à l’Institut de France, au cours d’une des tables rondes figurant au programme de la manifestation dédiée à la bande dessinée sous le titre « Le Trait et l’esprit », à laquelle j’ai pris une part active, Daniel Goossens, interrogé en sa double qualité de dessinateur et de chercheur en intelligence artificielle, a affirmé ceci : « S’il y a un domaine où l’IA est en retard et n’a pas l’air de faire de grands progrès, c’est l’humour. » Et de citer un cartoon de Gary Larson qu’il avait soumis à la sagacité de l’I.A. Gemini (assistant IA de Google) et que celle-ci, selon lui, n’avait pas été en mesure d’améliorer.
Ma curiosité ayant été piquée, je l’ai interrogé pour en apprendre davantage sur cette petite expérimentation. Mais il convient, avant d’en rendre compte (avec l’accord de l’intéressé que je remercie pour ce partage), de reproduire ici le cartoon concerné

Goossens avait commencé par décrire la scène à Gemini, paraphrasant le dessin sans le montrer, et lui avait demandé à quel genre elle ressortissait.
Réponse de Gemini : « Cette petite saynète appartient au genre de la parodie ou du détournement comique, plus précisément au registre de l’absurde. » Et d’expliquer le détournement (« En transformant la « muleta » (la cape rouge) en un simple « chiffon », on retire tout le prestige et la symbolique du combat pour le ramener à une corvée ménagère ou à un jeu ridicule »), l’anthropomorphisme (les taureaux ont des prénoms, communiquent entre eux et sont conscients du spectacle qu’ils doivent produire) et l’humour absurde. Ignorant qu’il disserte sur un de ses dessins, Gemini cite Gary Larson, ainsi que les Monty Python.
À ce point de la conversation, on peut déjà être impressionné par la diversité des connaissances mobilisées par l’IA, dans le domaine de la tauromachie comme dans celui de l’humour.
Vient ensuite l’échange suivant :
- Souhaitez-vous que je développe ce dialogue pour en faire une scène complète avec d’autres personnages, comme un matador un peu trop zen ?, propose Gemini. Et Goossens de répondre :
- Oui, peux-tu amplifier l’effet comique ?
Voici la copie rendue.
Scène : Le Débrief de l’Arène
LARRY (seul au milieu du sable, tournant en rond, paniqué) : C’est immense ! C’est beaucoup trop grand ! Pourquoi y a-t-il autant de gens qui crient ? Est-ce que c’est mon anniversaire ? Je n’ai pas préparé de discours !
VOIX DE DÉDÉ (depuis les coulisses, en chuchotant bruyamment) : Psst ! Larry ! Recentie-toi, mec ! Regarde devant toi, y’a le gars en pyjama à paillettes !
LARRY : Le pyjama ? Celui qui agite sa nappe de pique-nique ?
VOIX DE DÉDÉ : C’est pas une nappe, c’est ta cible ! Allez, fonce sur le chiffon, Larry ! Fais-nous une percée comme à l’entraînement ! N’oublie pas : tête basse, souffle fort, et essaie de ne pas glisser sur le sable, ça casse tout le charisme.
LARRY (soufflant bruyamment) : D’accord, d’accord… Je vais essayer. Mais il bouge le chiffon, Dédé ! C’est pas du jeu, c’est une cible mouvante !
LE MATADOR (prenant une pose dramatique, d’une voix grave) : ¡Venga! ¡Toro! ¡Venga!
LARRY (s’arrêtant net, outré) : Il vient de m’appeler « Toro » ? C’est hyper réducteur. Il ne connaît même pas mon prénom. Je ne bouge plus tant qu’il n’y a pas un minimum de politesse.
VOIX DE DÉDÉ : Larry, sois pro ! On a des sponsors ! La marque de fourrage nous regarde ! Allez, pour les copains, pour le clan : LE CHIFFON, LARRY ! FONCE SUR LE CHIFFON !
LARRY (fermant les yeux et démarrant au galop) : BON, D’ACCORD ! MAIS APRÈS ON MANGE ! GÉRONIMOOOOO !
Je ne sais pas si l’effet comique est amplifié (n’était-ce pas mission impossible que de prétendre améliorer Larson ?) mais au moins l’IA s’y est-elle vaillamment essayée, en usant, comme elle l’indique obligeamment (car elle glose sa propre pratique) de trois procédés : le jargon professionnel, la susceptibilité prêtée au taureau Larry et le contraste entre plusieurs registres. Gemini maîtrise en tout cas la procédure littéraire de l’amplification, au sens d’expansion du texte. Tout comme les codes de l’oralité et le jeu des didascalies.
Daniel Goossens a alors demandé à Gemini s’il connaît des cartoons de Gary Larson proche de la « saynète » en question et l’IA, qui ne connaît manifestement pas le dessin en question, en mentionne plusieurs autres qui se situent également dans l’univers de la corrida ou représentent des bovins.
Voici les conclusions qu’a bien voulu formuler, à ma requête, le créateur de Georges et Louis – dont l’autorité en matière de comique est peu contestable :
« Les IA sont imbattables pour les connaissances factuelles (…) et surtout, elles savent manier les métaphores conceptuelles de façon pertinente. On a cependant quand même l’impression d’être dans un labyrinthe de connaissances, sans point de vue personnel, sans raison de préférer telle hypothèse à telle autre.
Et c’est ce qui fait que ça fonctionne mal pour l’humour. On ne rit pas tous des mêmes choses. Ce qui nous fait rire dépend partiellement de notre histoire individuelle, des frustrations, des agacements qui ont accompagné notre vie sociale, de ce qu’on a senti inconsciemment comme puissant dans la communication sociale et qu’on a du plaisir à voir moqué. Il y a peu de chances qu’un enfant de 10 ans rie au dessin de Larson et à l’âge adulte, certains riront, d’autres pas.
On ne peut donc pas définir l’humour par une théorie formelle simple. Les IA fonctionnent avec des théories simples de ce qui est censé être drôle. Si tu échanges avec des IA, elles sauront t’expliquer comment fonctionne leur détection de l’ironie. Les IA n’ont bien sûr pas eu de vie sociale, pas de frustration, pas d’agacement devant ce qui est puissant et injuste, etc. Et en effet, elles n’ont aucun « sentiment » d’améliorer ou détériorer le cartoon de Larson. Elles suivent juste le « System Prompt », qui leur dit que si l’utilisateur fait tel genre de demande, alors il faut lui répondre de telle façon, en utilisant toute la puissance de leur capacité de générer du texte « le plus probable » en accord avec la question de cet utilisateur. »
Pas sûr que la bande dessinée d’humour ait, à cette heure, grand-chose à gagner à s’offrir les services de l’IA, mais j’imagine que les comédiens de stand-up et autres seul-en-scène peuvent désormais se faire écrire, dans une quasi instantanéité, des sketchs entiers sur la base de quelques intentions communiquées à l’IA, tout en se réservant bien sûr de les amender, de les enrichir ou de les personnaliser.

