On pensait que, les expositions de bande dessinée étant toujours plus nombreuses, l’ambition, assurément déraisonnable, de présenter « toute la bande dessinée » en un même lieu n’aurait plus cours. C’est pourtant ce que semblent se proposer, chacune à leur manière, deux expositions encore en cours à l’heure où j’écris.

Certes, celle qu’abrite, depuis début février, la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, à Angoulême, est consacrée à un seul éditeur, Guy Delcourt, dont elle célèbre les quarante ans d’existence. Mais Delcourt est l’éditeur le plus prolifique, plus de 5 000 auteurs sont représentés dans son catalogue (leurs noms sont énumérés sur un mur dans le hall qui sert d’antichambre à l’exposition), et tous les genres y sont représentés, des comics aux mangas, de Little Nemo à Jean Dytar, des Blagues de Toto aux ouvrages de Chris Ware en passant par un nombre ahurissant de séries de fantasy et de SF ou par les Petits Riens de Lewis Trondheim.

Je n’aurais pas aimé être à la place des commissaires, car on ne voit pas comment une exposition dont le cahier des charges consiste à montrer tous les tours et détours de cette aventure éditoriale peut échapper à l’effet zapping (on passe continûment d’un artiste à un autre, qui ne sont souvent représentés que par une ou deux planches peu ou pas contextualisées) et éviter de ressembler à un grand fourre-tout – sans compter le risque de se fâcher avec les artistes qui n’auront pas été retenus. Malgré l’intelligence de Cathia Engelbach, la qualité de ses textes et l’inventivité de la scénographie imaginée par l’agence Lucie Lom (et singulièrement par Marc-Antoine Mathieu, lui-même auteur édité chez Delcourt, mais qui a choisi de ne montrer de son propre travail que les deux planches miniaturisées de son dernier opus), l’exposition n’échappe pas à ces écueils.

Au musée de Grenoble, Épopées graphiques annonce « plus de 400 planches majeures » et se présente parée d’un sous-titre (« bande dessinée, comics, manga ») qui indique assez clairement une ambition totalisatrice. En fait, l’exposition tait ses véritables nature et raison d’être, qui sont de présenter au public la plus grande collection privée de France, celle de Michel-Edouard Leclerc. Autant que l’art de la bande dessinée, en synchronie et en diachronie, l’exposition reflète donc les goûts et les préférences de ce dernier – et de Lucas Hureau, l’un des deux commissaires, qui le conseille dans ses achats. Mais cette subjectivité n’est pas annoncée, pas revendiquée, ce qui, à mon sens, n’est pas loin de constituer une tromperie par omission.

Or, les préférences apparaissent vite au grand jour, tant le parcours apparaît déséquilibré. Une salle Druillet et une salle Bilal encadrent quatre autres salles collectives consacrées à la science-fiction et ses sous-genres (space opera, robots, etc.). Soit six salles en tout, que précède une salle fantasy et auxquelles en succèdent deux autres consacrées à l’horreur et à l’étrange. À titre de comparaison, le western n’a qu’une salle, l’humour est sous-représenté, et d’autres genres comme le récit historique ou la BD du réel, pour ne citer que ceux-là, sont complètement absents. La BD animalière, elle, est traitée comme telle, ce qui conduit à d’étranges rapprochements, comme celui de Fritz the Cat, de Crumb, avec le Chat de Geluck. Les mangas ne sont à aucun moment présentés dans leur spécificité, mais comme partie intégrante de la production internationale.

La dernière salle présente notamment le travail de Chris Ware, apogée du « récit intimiste », et conclut le parcours sur cette phrase : « De nos jours, la bande dessinée européenne est dominée par la création de récits de ce genre », des mots qui laissent assez clairement transparaître la désapprobation des commissaires, qui préfèrent la BD de genre cultivant le divertissement. Pour avoir travaillé aux côtés de Lucas Hureau en 2024 à la conception de l’exposition du Centre Pompidou « Bande dessinée, 1964-2024 » (dont l’amplitude était limitée par ce bornage temporel explicite), il est du reste assez clair que beaucoup des œuvres que nous (Anne Lemonnier, Emmanuèle Payen et moi) avions écartées au motif que nous les jugions « kitsch et testostéronées » ont été repêchées ici, comme par un effet, sinon de revanche, en tout cas de compensation, au nom d’une autre conception de la BD. L’exposition de Grenoble est, de toute évidence, une réponse à celle de Paris.

Il y aurait beaucoup à dire sur les textes (où les pages de Little Nemo in Slumberland sont par exemple taxées de « gags en une planche » ?!?) mais je m’en voudrais de ne pas souligner que ce qui sauve les deux expositions dont je viens de parler est évidemment que l’on peut y admirer certaines planches d’une très grande force. Par exemple, s’agissant d’Épopées graphiques, la suite présentant côte à côte les grands moments de la carrière d’Uderzo (Belloy, Jehan Pistolet, Luc Junior, Oumpah-Pah et Astérix), le face à face entre L’Éternaute de Breccia et le Transperceneige de Rochette, une double planche spectaculaire de Jean-Claude Gal ou le triptyque de Killoffer inspiré du Jardin des délices, entre cent autres trésors.

L’Aventure éditoriale. Delcourt, 40 ans au rythme du 9e Art, CIBDI, Angoulême, jusqu’au 15 novembre 2026.

Épopées graphiques. Bande dessinée, comics, manga, musée de Grenoble, jusqu’au 9 avril 2026.

(Photos Thierry Groensteen)