Figurez-vous que je ne me suis pas contenté de scruter la table des matières du Dictionnaire amoureux de la bande dessinée de Benoît Peeters (voir mon post précédent), mais que je l’ai lu en intégralité. Voici donc une deuxième salve d’observations sur cet ouvrage où il y a beaucoup à moissonner, comme eût dit Töpffer.
Ce que l’on en retient d’abord, ce sont les éclaircissements sur la genèse des bandes dessinées dont Benoît est l’auteur, en particulier l’album Demi-Tour avec Frédéric Boilet (voir p. 73) et bien sûr les Cités obscures (p. 117-122), à propos desquelles il écrit : « Nos albums mettent en scène un futur antérieur, à moins qu’il ne s’agisse d’un conditionnel passé ». Et c’est ensuite la chaleur, l’émotion parfois, qui imprègnent les évocations de créateurs dont il est ou a été proche, comme Chantal Montellier, Kiriko Nananan, Craig Thompson, Jirô Taniguchi, Martin Vaughn-James ou Chris Ware, auxquels il consacre de très belles pages. Quoique plus éloignés de lui, Alberto Breccia ou Emmanuel Guibert bénéficient aussi de notices très empathiques – et même Reiser qui, c’est inattendu, se voit consacrer plus de cinq pages.
Certaines formes de bandes dessinées sont moins de son goût. « Je n’ai pas grandi avec les super-héros. Et devenu adulte, il était plus difficile pour moi d’entrer dans cet univers. Il me faut l’avouer, la culture Marvel n’est pas la mienne. » (p. 487) Mais il y a d’autres points aveugles qui ne sont pas aussi directement avoués. Ainsi, on peut s’étonner qu’Harvey Kurtzman n’ait pas d’article à son nom, et que Robert Crumb soit expédié en deux paragraphes dans l’article, d’ailleurs fort bref, consacré à l’underground.
Pas les super-héros, donc, mais tout de même Jack Kirby. Pas l’underground, mais assurément Art Spiegelman. S’agissant de Kirby, Benoît Peeters rapporte ces propos du King : « J’écrivais mes propres histoires. Personne n’en a jamais écrit à ma place » et les prend au pied de la lettre puisqu’il réussit à évoquer toute sa carrière sans même mentionner une seule fois le nom de Stan Lee (lequel n’apparaît, incidemment, qu’à la page 444, dans la notice consacrée à Alain Resnais). Je sais bien que, comme l’ont écrit Harry Morgan et Manuel Hirtz, il existait entre Kirby et Lee « un mode de collaboration tout à fait spécifique. (…) La Marvel Method consiste dans le fait que, une fois l’accord fait entre le dessinateur et le scénariste sur la substance du récit à venir, Jack Kirby, opérant comme “primary co-plotter”, élabore ce récit sous une forme purement graphique, en donnant ses indications en marge à son scénariste, sur le contenu des récitatifs et des bulles », que celui-ci rédigeait dans un deuxième temps (Les Apocalypses de Jack Kirby, Les Moutons électriques, 2009, p. 37-38). Mais, quand bien même son rôle se réduisait à celui de dialoguiste, Lee était bien crédité comme scénariste et son nom reste indissociable des grands héros imaginés par le duo. Il est donc étrange que Benoît Peeters, qui a à cœur de défendre la corporation des scénaristes, le passe, sans explication, par pertes et profits.
Il faut mettre à son crédit le fait qu’il cite abondamment les propos des artistes qu’il évoque, et que les citations sont toujours très bien choisies et éclairantes.
Quiconque est familier de ses écrits antérieurs reconnaîtra ici de nouvelles formulations de quelques-unes de ses préoccupations, comme l’écriture au service de l’autre et la nostalgie de l’auteur complet (voir « Ecrire la bande dessinée », p. 163-169, dont la première version consista en un article pour Les Cahiers de la bande dessinée n° 81 en… juin 1988) ou la sclérose qui guette les dessinateurs (« Dessiner et redessiner », p. 142-149). Et sera heureux de retrouver son engagement aux côtés des auteurs, qui se traduit ici en propositions concrètes et fort sensées pour améliorer leur sort et leur rémunération (voir p. 423).
Naturellement, Hergé est partout sous la plume du tintinologue émérite qu’est Benoît, en plus d’un auteur intègre, curieux et avisé en lequel la bande dessinée a depuis longtemps trouvé l’un de ses meilleurs avocats.
[ Bandeau : détail de la couverture de l’album de Zeina Abirached Le Piano oriental, dont Benoît Peeters loue – page 22 – les « trouvailles graphiques ». ]

